Camille Vettard : PROUST ET EINSTEIN

C. V.
Nouvelle Revue Française du 1er août 1922

1. PROUST ET EINSTEIN


Nous avons reçu la lettre suivante de M. Camille Vettard, qui rédigea avant la guerre la chronique des romans dans la Nouvelle Revue Française :

Mon cher Rivière,

Je lis aujourd'hui seulement dans la Nouvelle Revue Française du 1 er juin l'article sur Sodome et Gomorrhe ou Marcel Proust moraliste, dans lequel M. Roger Allard fait allusion à la comparaison que « certains critiques » auraient faite de l'œuvre de Proust avec celle d'Einstein... Je ne connais pas ces critiques (au pluriel;, et M. Roger Allard ne les connait, semble-t-il, que par ouï-dire (« il parait, écrit-il, que certains critiques ont comparé l'œuvre de Proust à celle du savant allemand »). Mais je me suis plu moi-même à ce rapprochement des noms de Proust et d'Einstein, et, dans une dédicace à l'auteur de Swann et des Jeunes Filles en fleurs, — qui est encore inédite mais qui n'est pas inconnue à la Nouvelle Revue Française, — j'ai dit quelques mots qui peuvent faire comprendre la pensée qui m'a dicté ce rapprochement entre un très grand romancier psychologue et un très grand physico-mathématicien.

Vous voudrez bien me faire l'amitié de croire que, vivant, non pas à a. 6. 500 pieds au-dessus de la mer et des choses humaines », mais à plus de 800 kilomètres de Paris, dans une solitude presque complète, entre un couvent et des montagnes, je suis à peu près soustrait aux influences de la mode. En fait il y a trois ans que des lectures de Proust et d'Einstein — je passais de l'un à l'autre — ont suscité en moi une admiration et un enthousiasme égaux et semblables à ceux que j'avais éprouvés, bien des années auparavant, pour Bergson.


M. Borel a dit qu'Einstein « nous a apporté une manière

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nouvelle de regarder le monde » et qu' « il est désormais impossible à tous ceux qui l'ont lu de penser comme ils l'auraient fait s'ils ne l'avaient pas lu ». C'est exactement ce que je dirai de Marcel Proust. Comme cet oculiste dont il parle dans sa Préface au livre de Morand, Tendres Stocks, Proust a fait subir à nos yeux une opération salutaire, et un monde nouveau, bien différent de celui auquel nous étions habitués, nous est apparu, singulièrement attachant et « parfaitement clair ». C'est dire que Proust, comme Einstein, a fait une œuvre géniale (il faut entendre que sa nouveauté est variée, profuse, profonde) et si, au lieu de le rapprocher de tel peintre ou de tel musicien de génie, je l'ai rapproché d'un savant, c'est que j'estime qu'A la Recherche du Temps perdu, — et ceci n'a pas été suffisamment mis en lumière, sauf peut-être par Jacques Boulenger — est en même temps qu'une œuvre d'art, une œuvre de science, une de ces œuvres dont on peut dire, ainsi que l'a fait Merejkowski des livres de Dostoïevski, qu'elles font penser « à cette union nouvelle de l'art et de la science que les plus grands artistes et les plus grands savants ont pressentie, et qui n'a pas encore de nom » (M. Merejkovski signale à ce propos certaines poésies de Gœthe et quelques dessins de Léonard de Vinci). Proust — n'oublions pas qu'il est, comme Flaubert, fils d'un médecin, d'un clinicien réputé, le professeur Proust — a d'ailleurs par- faitement conscience de ce caractère de son œuvre, si j'en juge par une lettre de lui publiée dans les Annales, où il déclare que son « instrument préféré de travail est le télescope », et qu'on a eu tort de croire, parce qu'il disait « je », qu'il se bornait à « s'analyser, au sens individuel et détestable du mot », alors qu'il cherche « à découvrir des lois générales ». Henri Poincaré a dit — je le rappelle puisque Proust parle de télescope — que l'astronomie nous a fait une âme capable de comprendre la nature. C'est cette âme qui m'apparait chez un Proust comme chez un Einstein. L'un et l'autre ont le sens, l'intuition, la compréhension des grandes lois naturelles. (Je comparerai encore Proust, si vous le voulez, à un histologiste maniant non plus un télescope, mais un scalpel extraordinairement acéré).

Maintenant, on peut fort bien ajouter, je crois, que le monde Proustien, où le temps joue un si grand rôle, est un monde à quatre dimensions, comme le monde Einsteinien de la relativité

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restreinte, ou que Proust, comme Einstein, a tenu compte, dans sa description du monde, de décimales jusqu'ici négligées. On peut dire avec M. Allard que « si la notion de relativité morale peut être déduite d'une œuvre d'imagination et de psychologie », c'est « de celle de Marcel Proust où les points de vue sont multipliés à l'infini, où l'indépendance des sentiments à l'égard des mœurs est rendue sensible, où les terres inconnues de l'inconscient sont réduites à une ceinture mince comme une ligne d'horizon. » Il est encore possible de faire un rapprochement entre cet Univers Einsteinien de la relativité généralisée dont la courbure varie en chaque point et le monde — extérieur ou intérieur — infiniment changeant et nuancé que nous dépeint Marcel Proust. Enfin, ceux qui savent ce qu'Einstein entend par « mollusque » ou mieux « pieuvre de référence » (à savoir, comme le dit à peu près M. Gaston Moch, « des axes de coordonnées qui ne sont plus des droites ni des courbes, mais des filaments continuellement agités en tous sens et qui se tordent comme les bras d'une pieuvre ») verront peut-être dans la phrase de Proust, avec ses incidentes, ses parenthèses, ses tirets, ses innombrables propositions subordonnées et ses multiples images à facettes, quelque chose d'analogue. Ce sont là des analogies, des images — je l'entends bien ainsi — qui ne sautent pas aux yeux de purs lettrés, mais qui s'imposent, je crois, à ceux qui sont un peu moins anachroniques et savent, au xx e siècle, un peu d'algèbre et de physique mathématique. Elles ne sont pas plus ridicules et elles sont peut-être un peu moins forcées et un peu plus inévitables que tant de comparaisons sentant l'huile que nous infligent, à chaque ligne, bien des ouvrages contemporains que je ne serais pas embarrassé de citer.

J'approuve tout à fait Gide lorsqu'il met Proust seul dans son temps et lorsqu'il déclare que nul écrivain ne nous a plus enrichis. Il n'a peut-être pas tout à fait tort en ajoutant : « Lorsque nous lisons Proust, nous commençons de percevoir brusquement du détail où ne nous apparaissait jusqu'alors qu'une masse. C'est, me direz-vous, ce qu'on appelle : un analyste. Non : l'analyste sépare avec effort : il explique, il s'applique : Proust sent ainsi tout naturellement. Proust est quelqu'un dont le regard est infiniment plus subtil et plus attentif que le

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nôtre... » Non, Gide n'a pas tout à fait tort de dire cela, mais M. Henry Bidou, dans un article récent de la Revue de Paris sur Sodome et Gomorrhe, n'a pas tort non plus de parler de « l'analyse sans répit » de Proust. Comment s'entendre ? Il faut concevoir chez Proust une sensibilité et une intelligence également extraordinaires qui sont, par je ne sais quel miracle, merveilleusement fondues et conciliées. Les sens de Proust ont une hyper- acuité prodigieuse, mais son jugement est aussi extrêmement aiguisé. De plus, organes des sens et cerveau ont une rapidité, une vitesse telle (et l'on peut ajouter le cœur) qu'il n'y a plus de durée, de solution de continuité appréciables, et que l'on ne sait plus si c'est le cerveau qui pense et l'œil et le cœur qui sentent ou si ce n'est pas au contraire le cerveau qui sent et l'œil et le cœur qui pensent. Nietzsche a dit un jour que « nos oreilles, grâce à l'exercice extraordinaire de l'entendement, se sont faites plus intellectuelles... ; notre musique donne maintenant la parole à des choses qui n'avaient jadis aucune langue. Pareillement quelques peintres ont rendu l'œil plus intellectuel... «Plus loin, Nietzsche dira : « Plus l'œil et l'oreille deviennent susceptibles de pensée... » et parlera de ces «"dix mille personnes aux prétentions toujours plus hautes, plus délicates, écoutant de plus en plus à l'audition d'une symphonie ce que « cela veut dire »... « Le parfum d'ambre de cette signification, ajoute-t-il, se répand de plus en plus... » Il est évident que les sens de Proust sont extraordinairement intellectuels et susceptibles de pensée, et, de plus, de même que Baudelaire a intellectualisé l'odorat, l'auteur de Swann a intellectualisé, rendu susceptibles de pensée, doté d'un langage et d'une signification, notre corps tout entier, nos organes, nos viscères, notre coenesthésie et notre crvptomnésie, nos rêves et nos sommeils (il faut bien penser de nouveau qu'il est fils d'un médecin), nos moindres expressions, nos moindres mouvements musculaires. Il a rendu notre corps d'une transparence éclairée de cristal, translucide notre chair la plus téné- breuse ; il a illuminé nos replis les plus obscurs, comme une rampe de gaz s'illumine dans la nuit. Il a dit lui-même du romancier d'introspection qu'il doit « tirer hors de l'inconscient pour le faire entrer dans le domaine de l'intelligence, mais en tâchant de lui garder sa vie, de ne pas la mutiler, de lui faire


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subir le moins de déperdition possible, une réalité que la seule lumière de l’intelligence suffirait à détruire, semble-t-il. » « Pour réussir ce travail de sauvetage, ajoute-t-il, toutes les forces de l’esprit et même du corps ne sont pas de trop. C’est un peu le même genre d’effort prudent, docile, hardi, nécessaire à quelqu’un qui, dormant encore, voudrait examiner son sommeil avec l’intelligence, sans que cette intervention amenât le réveil. »

Nietzsche a très justement remarqué encore que « plus l’œil et l’oreille deviennent susceptibles de pensée, plus ils s’approchent des limites où ils deviennent immatériels ». C’est bien parce qu’il a pénétré son corps tout entier de pensée que Proust apparaît comme une spiritualité pure, que tout chez lui parait esprit et semble lui apparaître esprit, et que son monde — le monde qu’il nous a révélé — est un monde irisé, éthéré, volatil et mobile, où rien « ne pèse et ne pose ».

Je ne voudrais effaroucher personne en faisant encore allusion à propos de Proust à un autre mathématicien qu’Einstein. (J’aurais pu faire, plus haut, allusion à un psychologue, à Maine de Biran). M. Hadamard a dit un jour (le propos a été rapporté dans un article de la Grande Revue par M. Milhaud) que « les idées de Henri Poincaré se présentaient si naturellement qu’on avait peine à comprendre qu’elles n’eussent pas germé plus tôt dans l’esprit des hommes ». Ce n’est pas, je l’espère, ma faute, si ayant lu Proust et Poincaré, je ressens à la lecture de l’un comme de l’autre cette impression de naturel. Cela vient sans doute d’une même aisance et d’une même rapidité à penser. Mais cela vient aussi, je crois, de ce que chez l’un comme chez l’autre, la pensée est traduite de la façon la plus simple, la plus adéquate, la plus nécessaire. M. Bergson avait, paraît-il, l’habitude de conseiller à ses élèves d’habiller leur pensée sur mesure et non à la confection. On peut dire que la phrase de Proust est faite sur mesure. Il n’y a pas dans sa pensée écrite appauvrissement, diminution, ou, pour mieux dire, trahison de la pensée pure. L’écart entre la parole et l’image ou l’idée est si infiniment resserré, réduit à la limite, qu’il n’existe plus et qu’on n’a pas à déplorer « ce rapt visible que la phrase fait de la pensée et cette déperdition que la pensée en subit » que Proust regrette tant d’avoir à signaler chez Ruskin (ce Ruskin


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dont l’exemple et les préceptes ont peut-être encouragé tant de hardiesses géniales, tant d’audaces heureuses de Proust). Qu’on songe, au surplus, à ce qui est dit dans Swann de la Sonate de Vinteuil, et, dans le Côté de Guermantes, du jeu de la Berma. Qu’on relise aussi les études sur Ruskin, l’article sur Flaubert et la Préface au livre de Morand.

J’aurais beaucoup à dire encore, si je me laissais aller, sur l’art de Proust (sur ce qu’il a de commun, par exemple, avec l’art de cet Elstir qui nous est présenté dans les Jeunes Filles en fleurs), sur les découvertes psychologiques de Proust qui s’apparentent à celles de Freud, sur les anachronismes, les intermittences, la dissociation perpétuelle du moi (dans la durée et en profondeur) que nous révèlent les personnages d'A la Recherche du Temps perdu, ce livre si savant et pourtant si étrangement attachant qu’on le lit avec autant de plaisir que l’on l’on faisait, enfant, (comme l’a dit Jacques Boulenger) les Trois Mousquetaires... Mais, je n’ai déjà que trop cédé au plaisir de parler de Proust et de livrer, au courant de la plume, des réflexions qui n’ont qu’un rapport bien lointain avec ce rapprochement des noms d’Einstein et de Proust qui a motivé cette lettre.

On aura vu, je pense, dans quel esprit j’ai fait ce rapprochement et j’avoue que j’estime, avec M. Allard, qu’il est assez séduisant pour l’imagination. Dirai-je maintenant, et pour finir, que M. Allard a peut-être tort d’écrire : « Faut-il dire que Proust a bouleversé la psychologie, comme on dit qu’Einstein a fait la physique ? » Je vois d’ici M. Bouasse, le physico-mathématicien de Toulouse, bondir et fulminer à ces mots de bouleversement de la physique, car il n’y aurait bouleversement que s’il y avait changement de méthode, et la méthode de la physique est bien fixée. Je me suis quelquefois diverti à appeler M. Bouasse, qui est une intelligence étonnamment claire et un terrible confrère peu respectueux des gloires établies, un « Stendhal de la physique ». Appelons de même M. Proust un Einstein de la psychologie ou M. Einstein un Proust de la physique, sans penser que la théorie de la Relativité généralisée se retrouve dans la Recherche du Temps perdu, ni M. de Charlus ou les découvertes psychologiques et stylistiques de Proust dans les équations covariantes d’Einstein, mais en

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nous disant que l'un et l'autre ont créé un nouveau monde. Veuillez agréer, mon cher Rivière, l'expression de mes sentiments les plus sympathiques.
 Camille Vettard

P. S. — Cette lettre à Jacques Rivière était déjà écrite et envoyée depuis plusieurs jours, lorsque j'ai lu, dans la Revue Hebdomadaire du 17 juin, les pages sur le Cousin Pons, où M. Paul Bourget définit Balzac, en termes très heureux, un visionnaire analytique et ajoute avec une extrême netteté : « Balzac possédait, réunies en lui par une étonnante richesse de nature, ces deux facultés contradictoires : une magie d'évocation qui donne à ses moindres personnages la plus intense couleur de vie et une acuité de dissection anatomique, qui, derrière chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles, discerne et met à nu les causes... Chez Balzac, le miracle d'équilibre entre la vision et la Science s'est accompli d'une façon si permanente qu'il nous est impossible de séparer en lui le peintre et le philosophe, le poète et le critique. Ils sont fondus ensemble à une profondeur qui fait de ses livres une chose unique, etc., etc.. «J'indique, très rapidement, pour prendre date, que je vois très bien une étude sur Proust où l'auteur d'A la Recherche du Temps perdu serait également défini un « visionnaire analytique » et rapproché à ce point de vue (et à quelques autres, tels que celui du don de sympathie, de métempsychose, de mimétisme), de l'auteur de la Comédie Humaine. (Il y aurait lieu de montrer à ce propos toutes les grandes lois psychologiques que Proust a découvertes ou merveilleusement illustrées et artistiquement exprimées : lois de l'habitude, en particulier, de l'adaptation, lois de la mémoire, du passage de l'inconscient au conscient, de la dissociation du moi, etc., etc..) Il ne serait pas difficile de mettre en relief ce qui distingue, au contraire, de la sensibilité d'un Balzac la sensibilité d'un Proust que je rapprocherai de celle d'un Shelley, d'un Keats, d'un Maine de Biran, et l'on pourrait montrer à cette occasion comment Proust a intellectualisé son hyperimpressionnabilité somatique... Il y aurait lieu de définir ce style qui, tel que celui d'un Henry James, tend et réussit, (par des phrases, pleines d'images, de finesses et de nuances, chargées de con- jonctions et enchevêtrées de parenthèses et d'incidentes, où les impressions, les pensées et les faits sont savamment tissés ensemble et se réfractent les uns dans les autres) à rendre la tonalité d'une âme ou d'une atmosphère à différentes époques d'une même vie. Enfin on montrerait comment la composition chez Proust est basée non sur les lois d'un exposé didactique, discursif et, disons-le, scolaire, mais sur les lois de la réminiscence et delà création subconsciente.

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