Proust selon Vladimir Nabokov
VLADIMIR NABOKOV
Du côté de chez Swan Littératures
Page 288/331
Un lecteur superficiel .de l’oeuvre de Proust — si tant est que
Du côté de chez Swan Littératures
Page 288/331
Un lecteur superficiel .de l’oeuvre de Proust — si tant est que
l’on puisse
associer les deux mots, car un lecteur superficiel, sera
la proie
d’un tel ennui, sera si absorbé par ses propres bâillements,
qu’il
n’arrivera jamais au bout du livre —,un lecteur inexpérimenté,
disons,
pourrait avoir l’impression que l’un des principaux
soucis de
l’auteur est d’explorer les ramifications et les
alliances
qui relient entre elles diverses familles de l’aristocratie
et qu’il
éprouve un étrange plaisir lorsqu’il découvre qu’une
personne qu’il
a eu l’habitude de considérer comme un modeste
homme
d’affaires évolue dans le «grand monde », ou lorsqu’il
découvre que
quelque grand mariage a créé entre deux
familles un
lien tel
qu’il n’aurait pu lui-même l’imaginer en
rêve. Le lecteur
terre à
terre conclura probablement que l’action du livre tourne
principalement
autour d’une série de réceptions; un diner, par
exemple, occupe
cent cinquante pages, une soirée, un demi
volume. Dans
la première partie de l’oeuvre, on découvre le très
philistin
salon de Mme Verdurin, à l’époque où il
était fréquenté
par Swann,
et l’on assiste à une soirée chez Mme de Sainte
Euverte, au
moment on Swann prend pour la première fois
conscience
du caractère désespéré de sa passion pour Odette; puis,
dans les
livres suivants, on rencontre d’autres salons, d’autres
réceptions,
un dîner chez Mme de- Guermantes, un concert Chez
Mme
Verdurin, et un après—midi dans la même maison d6 la
même dame,
mais qui est entre-temps devenue, par alliance, princesse
de
Guermantes ;c’est au cours de cette réception finale dans le dernier
volume, le
Temps retrouvé, que le narrateur prend conscience des
changements
que le temps a opérés sur tous ses amis et reçoit le choc
de
l’inspiration – ou plutôt une série de chocs – qui le décide à se mettre
sans plus de
délai à son œuvre, à la reconstitution du passé.
Du côté de chez Swan Littératures
Page 289
Du côté de chez Swan Littératures
Page 289
Arrivé à ce point de l’œuvre, on peut être tenté de dire
que
Proust est le narrateur, qu’il est, lui personnellement,
les yeux et les
Oreilles du livre. Mais la réponse reste non. Le livre
que le narrateur
du livre de Proust est censé écrire est toujours un
livre—à—l’intérieur—
du—livre et n’est pas exactement A la recherche du temps
perdu, de
même que le narrateur n’est pas exactement Proust. 11 y a
la une
variation focale qui produit un effet d’arc-en-ciel;
c’est à travers
cette boule de cristal si particulière a Proust qu’il
faut lire son livre.
Ce n’est pas un miroir des moeurs, pas une
autobiographie, pas un
récit historique. Ce n’est que pure imagination de la
part de Proust,
tout comme Anna Karénine est un produit de l’imagination;
tout
comme << La métamorphose » est un produit de
l’imagination — tout
comme l’université ou nous sommes sera un produit de
l’imagination
si jamais il se trouve qu’un jour j’écrive,
rétrospectivement,
quelque chose à son sujet. Le narrateur, dans l’oeuvre,
est l’un des
personnages de l’oeuvre, qui se nomme Marcel. Autrement
dit, il y
a Marcel l’indiscret, et il y a Proust l’auteur. A l’intérieur
du
roman, le narrateur Marcel songe, dans le dernier volume,
au roman
idéal qu’il va écrire. L’oeuvre de Proust n’est qu’une
copie de ce
roman idéal — mais quelle copie !
ll faut étudier Du côté de chez Swan sous l’angle voulu,
il faut
le voir dans la perspective de l’oeuvre entière, comme
Proust
entendait qu’on le vît. 'Si nous voulons comprendre
pleinement le
volume initial, il nous faut d’abord accompagner le
narrateur à la
réception du dernier volume. Nous y reviendrons plus tard
de
façon plus détaillée, mais, pour le moment, écoutons ce
que dit
Marcel, lorsqu’il commence à comprendre les chocs qu’il a
ressentis :
<< Ce que nous appelons la réalité est un certain
rapport entre
Ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent
simultanément
290
LITTERATURES I
rapport
unique que l’écrivain doit retrouver pour en
enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents.
On
peut faire se succéder indéfiniment dans une description les
objets
qui figuraient dans le lieu décrit, la Vérité ne commencera
qu’au
moment où l’écrivain prendra deux objets différents,
posera
leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui
qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la
science,
et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau
style,
ou même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qua-
lité
commune a deux sensations, i1 dégagera leur essence en les
réunissant
l’une et l’autre, pour les soustraire aux contingences
du
temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien
indescriptible
d’une alliance de mots. La nature elle—même, a ce
point
de vue, ne m’avait-elle pas mis sur la voie de l’art, n’était-
elle
pas commencement d’art, elle qui souvent ne m’avait
permis
de connaitre la beauté d’une chose que longtemps après
dans
une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses clo-
ches,
les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre
calorifere
a eau ? »
Ce
nom de Combray introduit 1e thème important des deux
«
cotés ». Au cours du roman, tout au long de ses sept parties
(sept
parties comme les sept jours d’une semaine de création ini-
tiale,
sans 1e repos du dimanche), au long de tous ces volumes,
1e
narrateur garde dans son champ de Vision ces deux promena-
des
qu’il faisait enfant dans la minuscule ville de Combray: la
promenade
du cote de Méséglise, en passant par chez Swann, à
Tansonville,
et la promenade du côté de la propriété de campa-
gne
des Guermantes. Tout 1e récit, au long
des quinze volumes
de
l’édition originale, est une investigation des personnages
associés,
d’une manière ou d’une autre, aux deux promenades de
sa
jeune existence. En particulier, 1a détresse du narrateur
enfant,
a l’idée que sa mère ne va pas venir l’embrasser dans
son
lit, est une préfiguration de la détresse et de l’amour de
Swann,
tout comme l’amour de l’enfant pour Gilberte, puis 1a
principale
intrigue avec une jeune fille nommée Albertine, sont
des
amplifications de la liaison entre Swan et Odette. Mais les
deux
promenades ont encore une autre signification. Comme
DU
COTE DE CHEZ SWANN 291
l’
écrit Derrick Léon dans son Introduction à Proust (1940):
«Marcel
ne prend pas conscience, jusqu’au moment où il voit
les
deux promenades de son enfance réunies en la personne de
la
petite-fille de Swann (l’enfant de Gilberte) du fait que notre
façon
de découper la Vie en segments est purement arbitraire et
ne
correspond a aucun aspect de la Vie en elle-même, mais uni-
quement
à la déficience de la Vision que nous avons d’elle. Les
mondes
séparés de Mme Verdurin, de Mme Swann et de
Mme
de Guermantes ne sont essentiellement qu’un seul et même
monde,
et n’ont jamais été séparés que par le snobisme ou quel—
que
caprice des usages mondains. Ces trois mondes n’en for-
ment
qu’un seul, non pas parce que Mme Verdurin épouse
finalement
le prince de Guermantes, non pas parce que la fille
de
Swann se trouve épouser le neveu de Mme de Guermantes, et
non
pas parce qu’Odette elle-même couronne sa carrière en
devenant
la maitresse de M. de Guermantes, mais parce que cha-
cune
d’elles évolue dans une sphère qui est formée d’éléments
similaires
— et la est le caractère mécanique, superficiel, automa-
tique
de l’existence >>, que nous connaissons déjà par les oeuvres
de
Tolstoï*.
Le
style, je vous le rappelle, est la manière d’un auteur, sa
manière
particulière, qui le distingue de tout autre auteur. Si je
choisis
pour vous trois passages de trois auteurs différents que
vous
connaissez, si je les choisis de telle sorte que rien dans leur
sujet
ne puisse fournir 1e moindre indice, et si vous vous excla-
mez
avec une charmante assurance : « C’est du Gogol ! C’est du
Stevenson
! Bon sang, c’est du Proust ! >>, vous fondez votre choix
sur
de frappantes différences de style. Le style de Proust renferme
trois
éléments particulièrement distinctifs :
1.
Une grande richesse d’images métaphoriques, comparaison
sur
comparaison. C’est à travers ce prisme que nous découvrons
1a
beauté de l’oeuvre de Proust. Pour Proust, le terme « méta-
phore
» est souvent pris au sens large, comme synonyme de
*
Ici et ailleurs, V. N. insère ses propres remarques à l’intérieur ou a la fin
des cita-
tions.
(NdFB)
292
LITTERATURES I
«
forme hybride* » où de comparaison en général, parce que, pour
lui,
la comparaison évolue constamment vers la métaphore et
vice-versa,
avec prédominance de la métaphore.
2.
Une tendance a charger et a étirer la phrase jusqu’à la limite
de
sa longueur et de sa largeur, a bourrer le petit soulier qu’est la
phrase
d’un nombre miraculeux d’incidentes, de parenthèses, de
subordonnées
et de sub-subordonnées. En matière de générosité
verbale,
c’est un véritable père Noël.
3.
Chez les romanciers qui l’ont précédé, il y avait une distinc-
tion
très nette entre passage descriptif et partie dialoguée : un pas-
sage
de nature descriptive, puis l’on passe a la conversation, et
ainsi
de suite. Notez qu’il s’agit là d’une méthode encore en
usage
aujourd’hui dans la littérature conventionnelle, la littérature
de
série B et de série C, qu’on sert en bouteilles, et une littérature
non
cotée qu’on débite a pleins seaux. Mais, chez Proust, conver-
sations
et descriptions s’entremêlent, créant une nouvelle unité où
fleur
et feuille . et insecte appartiennent a un seul et même arbre en
fleurs.
<<
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Cette phrase
sur
laquelle s’ouvre 1e livre est la clef du thème, avec son centre
dans
la chambre a coucher d’un enfant sensible. L’enfant essaie
de
dormir : « [. . .] j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou
moins
éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, rele-
vant
les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte
ou
le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit
chemin
qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation
qu’il
doit a des lieux nouveaux, a des actes inaccoutumés, a la
causerie
récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui 1e sui-
vent
encore dans le silence de la nuit, a la douceur prochaine du
retour.
>> Le sifflement des trains relève les distances comme le
chant
d’un oiseau dans la foret, comparaison additionnelle, com-
paraison
seconde, procédé typiquement proustien pour ajouter a
une
image toute la couleur et toute la force possibles. Vient
*
V. N. illustre une simple comparaison par : « Le brouillard était comme
Un
voile », une simple métaphore par : « Il y avait; un voile de brouillard
»,
et une comparaison hybride par: << Le voile de brouillard était comme
le
sommeil du silence», combinant a la fois comparaison et métaphore.
(N dFB)
(N dFB)
DU
COTE DE CHEZ SWANN 293
ensuite
le développement logique de l’idée de train, la description
d’un
voyageur et de ses sensations. Cette façon de déplier l’image
comme
un éventail est un procédé caractéristiquement proustien.
il
diffère des comparaisons décousues de Gogol par sa logique et
sa
poésie. La comparaison de Gogol est toujours grotesque, une
parodie
d’Homère, et ses métaphores sont des cauchemars, alors
que
celles de Proust sont des rêves.
Un
peu plus loin, << comme Eve naquit d’une côte d’Adam »,
naît
une femme dans le sommeil de l’enfant :
<<
Quelquefois, comme Eve naquit d’une cote d’Adam, une
femme
naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma
cuisse.
[...] Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur
voulait
s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’appa—
raissait
comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
quittée,
i1 y avait quelques moments a peine; ma joue était
chaude
encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids
de
sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits
d’une
femme que j’avais connue dans la Vie, j’allais me donner
tout
entier a ce but: 1a retrouver, comme ceux qui partent en
voyage
pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent
qu’on
peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu a peu
son
souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve. »
Nous
retrouvons la le même procédé de l’éventail, 1a quête de la
femme
comparée à la démarche de ceux qui partent en voyage,
etc.
D’autres quêtes, d’autres apparitions, d’autres désillusions
formeront
l’un des thèmes principaux de l’ensemble de l’oeuvre.
L’éventail
peut couvrir des années en quelques lignes. De
l’enfant
qui dort, s’éveille, se rendort, nous passons imperceptible-
ment
à ses habitudes de sommeil et de réveil a l’âge d’homme,
dans
le présent actuel de la narration :
«
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des
heures,
l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct
en
s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il
occupe,
le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil. [...] Mais il
suffisait
que, dans mon lit même, mon sommeil fut
profond et
détendit
entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du
lieu
ou je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la
294
LITTERATURES 1
nuit,
comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas
au
premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité
première
le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond
d’un
animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais
alors
le souvenir — non encore du lieu où j’etais, mais de
quelques-uns
de ceux que j’avais habités et ou j’aurais pu être —
venait
à moi comme un secours d’en-haut pour me
tirer du néant
d’où
je n’aurais pu sortir tout seul [...]. >>
La
mémoire du corps prenait alors le relais et << cherchait,
d’après
la forme de sa fatigue, a repérer la position de ses mem-
bres
pour en induire la direction du mur, la place des meubles,
pour
reconstruire et pour nommer la demeure ou il se trouvait.
Sa
mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses
épaules,
lui présentait successivement plusieurs des chambres où
il
avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, chan-
geant
de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillon-
naient
dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
hésitait
au seuil des temps et des formes, eut identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui —mon corps — se
rappelait
pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour
des
fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais
en
m’y endormant et que je retrouvais au réveil ». Nous traver-
sons
une succession de chambres et de métaphores; l’espace
d’un
instant, le narrateur est à nouveau un enfant, dans un grand
lit
à baldaquin, << et aussitôt je me disais: “Tiens, j’ai fini par
m’endormir
quoique maman ne soit pas venue me dire bon-
soir.”
» A cet instant, il était de retour à la campagne, avec son
grand—père,
mort bien des années auparavant. Puis il est chez
Gilberte
(qui est à présent Mme de Saint—Loup), dans la Vieille
maison
de Swann a TansonVille, puis dans toute une série de
chambres,
en hiver et en été. Finalement, il se reveille réelle-
ment,
dans le temps présent (a l’âge d’homme), dans sa propre
maison
a Paris, mais le branle ayant été donné à sa mémoire,
«
généralement, je ne cherchais pas à me rendormir tout de
suite
; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler
notre
vie d’autrefois a Combray chez ma grand—tante, a Balbec,
à
Paris, a Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les
DU
COTE DE CHEZ SWANN 295
lieux,
les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
d’elles, ce qu’on m’en avait raconté >>.
Puis,
à cette mention de Combray, il est de nouveau dans son
enfance,
et de retour dans le temps du réel :
«A
Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, long—
temps
avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester,
sans dormir, loin de ma mère et de ma
grand—mère, ma chambre à
coucher
redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupa-
tions.
>> Lorsqu’il avait l’air particulièrement malheureux, en
attendant
l’heure du diner, on coiffait sa lampe d’une lanterne
magique
racontant la légende médiévale du méchant Golo et de la
bonne
Geneviève de Brabant (une préfiguration de la duchesse de
Guermantes).
Les tournois et le tournoiement de la lanterne magi—
que
nous amènent, par l’intermédiaire de la suspension de la salle
à
manger, au petit salon ou la famille se retirait après diner par les
soirées
humides, et la pluie sert alors à introduire la grand-mère
—
le personnage le plus noble et le plus pathétique du livre —, qui
tenait
absolument à parcourir sous la pluie les allées détrempées.
Puis
est introduit le personnage de Swann : « [. . .] nous entendions
au
bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait,
qui
étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glacé,
toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant
“sans
sonner”, mais le double tintement timide, ovale et doré de la
clochette
pour les étrangers [. . .], et bientôt après mon grand-père
disait:
“Je reconnais la voix de Swann.” [...] M. Swann, quoique
'beaucoup
plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père,
qui
avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent
mais
singulier, chez qui, parait—il, un rien suffisait parfois pour
interrompre
les élans du coeur, Changer le cours de la pensée. >>
Swann
est un homme du monde, un expert en matière d’art, un
exquis
Parisien qui connait la plus grande vogue dans la meilleure
société
; mais ses amis de Combray, la famille du narrateur, n’ont
aucune
idée de sa position, et ne voient en lui que le fils de leur
Vieil
ami, l’agent de Change. La diversité des aspects sous lesquels
apparaissent
les personnages selon la diversité des regards qui les
observent
constitue l’un des éléments du livre ; tel, par exemple,
apparait
Swann a travers le prisme des idées de la grand-tante de
296
LITTERATURES I
Marcel
: « Un jour qu’il était venu nous voir à Paris, après diner,
en
s’excusant d’être en habit, Françoise ayant, après son départ,
dit
tenir du cocher qu’il avait diné “chez une princesse”, — “Oui,
chez
une princesse du demi—monde !” avait répondu ma tante en
haussant
les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec
une
ironie sereine. »
En
ce qui concerne la méthode d’approche des personnages, il
y
a une différence fondamentale entre Joyce .et. Proust. Joyce
prend
un personnage complet et absolu, connu de Dieu, connu de
Joyce,
puis le fait éclater en fragments et éparpille ces fragments
dans
l’espace-temps de son livre. Le bon relecteur rassemble les
morceaux
du puzzle et peu à peu reconstitue l’ensemble. Proust,
pour
sa part, soutient qu’un personnage, une personnalité, n’est
jamais
connu de façon absolue, mais seulement comparative. Au
lieu
de le hacher menu, il nous montre tel personnage à travers
l’idée
que d’autres personnages se font de ce personnage. Et il
espère,
après avoir donné une série de ces prismes et de ces
reflets, les combiner pour en faire une réalité
artistique.
L’introduction
se termine sur la description par Marcel de son
désespoir
lorsque la présence de quelque invité l’obligeait a dire
bonsoir
en bas, ce qui signifiait que sa mère ne viendrait pas
l’embrasser
dans son lit ; et l’histoire proprement dite commence
sur
l’arrivée, un soir donné, de Swann: << Nous étions tous au jardin
quand
retentirent les deux coups hésitants de la clochette,
On
savait que c’était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda
d’un
air interrogateur et on envoya ma grand—mère en reconnais-
sance.
» La métaphore du baiser est complexe et court tout au
long
de l’oeuvre : << Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais
que
quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester
pendant
toute la durée du diner et que, pour ne
pas Contrarier mon
père,
maman ne me laisserait pas l’embrasser a plusieurs reprises
devant
le monde, comme si c’avait été dans ma chambre. Aussi je
me
promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commence-
rait
a diner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance
de
ce baiser qui serait si court et furtif tout ce que j’en pouvais
faire
seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que
j’embrasserais,
de préparer ma pensée pour pouvoir, grâce à ce
DU
COTE DE CHEZ SWANN 297
commencement
mental de baiser, consacrer toute la minute que
m’
accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme
un
peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
prépare
sa palette et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
tout
ce pour quoi il pouvait a la rigueur se passer de la présence
du
modèle. Mais voici qu’avant que le diner fût sonné mon grand—
père
eut la férocité inconsciente de dire : “Le petit a l’air fatigue,
il
devrait monter se coucher. On dine tard du reste ce soir.” [...]
Je
voulus embrasser maman, a cet instant on entendit la cloche du
diner.
“Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit
bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons,
monte
!”
L’angoisse
que connait le jeune Marcel, la lettre qu’il écrit a sa
mère,
son attente, et ses larmes lorsqu’elle ne vient pas, préfigu—
rent
le thème de la jalousie désespérée dont il souffrira, en sorte
qu’un
lien direct est établi entre ses émotions et les émotions de
Swann.
Il imagine que Swann aurait ri de bon coeur s’il avait vu
le
contenu de la lettre qu’il avait écrite à sa mère, << [...] or, au
contraire,
comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable
fut
le tourment de longues années de sa vie, et personne aussi
bien
que lui peut—être n’aurait pu me comprendre; lui, cette
angoisse
qu’il y a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir
où
l’on n’est pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour
qui
la lui a fait connaitre, l’amour, auquel elle est en quelque
sorte
prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée ; [. . .].
Et
la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand
Françoise
revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l’avait
bien
connue aussi, cette joie trompeuse que nous donne quelque
ami,
quelque parent de la femme que nous aimons, quand, arri-
vant
a l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
redoute
où première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
errant
dehors, attendant désespérément quelque occasion de com—
muniquer
avec elle. Il nous reconnait, nous aborde familièrement,
nous
demande ce que nous faisons la. Et comme nous inventons
que
nous avons quelque chose d’urgent à dire à sa parente ou
amie,
il nous assure que rien n’est plus simple, nous fait entrer
dans
le vestibule, et nous promet de nous l’envoyer avant cinq
>>
298
LITTERATURES I
minutes.
[...] Hélas ! Swann en avait fait l’expérience, les bonnes.
intentions
d’un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui s’irrite
de
se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu’un qu’elle
n’aime
pas. Souvent, l’ami redescend seul.
«
Ma mère ne vint pas, et sans ménagement pour mon amour-
propre (engagé à ce que la fable de. la
recherche dont elle était
censée
m’avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie)
fit
dire par Françoise ces mots: “Il n’y a pas de réponse” que
depuis
j’ai si souvent entendu des concierges de “palaces” ou des
valets
de pied de tripots, rapporter a quelque pauvre fille qui
s’étonne
: “Comment, il n’a rien dit, mais c’est impossible ! Vous
avez
pourtant bien remis ma lettre. C’est bien, je vais attendre
encore.”
Et -— de même qu’elle assure invariablement n’avoir pas
besoin
du bec supplémentaire que le concierge veut allumer pour
elle
et reste la [...] — ayant décline l’offre de Françoise de me
faire
de la tisane ou de rester auprès de moi, je la laissai retourner
à
l’office, je me .couchai et je fermai les yeux, en tachant de ne
pas
entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jar-
din.
»
Cet
épisode est suivi d’une description du Clair de lune et du
silence
qui illustre parfaitement 1a façon dont Proust emboite les
métaphores.
'
Le
jeune garçon ouvre la fenêtre et s’assied au pied de son
lit,
osant a peine bouger par crainte qu’on ne l’entende en bas..
1.
<< Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées en une
muette
attention. »
2. Elles semblaient ne pas vouloir << troubler le
clair
de lune ».
3. Or, que faisait le clair de lune ? Le clair de lune
doublait
et reculait chaque chose par l’extension devant elle de
son
reflet. Quel genre de reflet ? Un reflet qui paraissait « plus
dense
et concret » que l’objet lui—même.
4.
Grâce a tous ces
effets,
le clair de lune « avait à la fois aminci et agrandi le pay-
sage
comme [comparaison additionnelle] un
plan replié jusque-là,
qu’on
développe ».
5. Tout n’était pas immobile : << Ce qui avait
besoin
de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait. Mais:
son
frissonnement minutieux [quel genre de
frissonnement . ?];
total,
exécuté jusque dans ses moindres nuances
et ses dernières
délicatesses
[ce délicat frissonnement], ne bavait
pas sur le reste,
DU
COTE DE CHEZ SWANN 299
ne
se fondait pas avec lui, restait circonscrit >> — puisqu’il se trou-
vait
être illuminé par la lune et que tout le reste était dans
l’ombre.
6. Le silence et les sons au loin. Les sons lointains sont,
à
la plage de silence, ce que la tache de feuillage mouvant éclairé
par
la lune est au velours de l’ombre. Les sons les plus lointains,
venant
de << jardins situés à l’autre bout de la Ville, se percevaient
détaillés
avec un tel “fini” qu’ils semblaient ne devoir cet effet de
lointain
qu’a leur pianissimo [comparaison
additionnelle] comme
[autre comparaison] ces motifs en
sourdine si bien exécutés par
l’orchestre
du Conservatoire [...]. » On nous décrit à présent ces
motifs
en sourdine : << [. . .] quoiqu’on n’en perde pas une note, on
croit
les entendre cependant loin de la salle de concert [et nous
voila dans la salle de
concert]
et que tous les vieux abonnés — les
soeurs
de ma grand-mère aussi quand Swann leur avait donné ses
places
— tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté les progrès
lointains
d’une armée en marche qui n’aurait pas encore tourné la
rue
de Trévise. »
Les
effets de lune changent en fonction de l’époque et de
l’auteur.
Il y a une certaine parenté entre Gogol, écrivant les Âmes
mortes
en 1840, et Proust composant cette description aux envi—
rons
de 1910. Mais la description de Proust use d’un système de
métaphores
plus complexe, et elle est poétique et non pas grotes-
que.
Pour décrire un jardin éclairé par la lune, Gogol aurait eu lui
aussi
recours a une grande richesse d’images, mais ses comparai—
sons
désordonnées auraient pris le chemin d’une amplification
grotesque
émaillée de quelques superbes touches d’absurdités. Par
exemple,
il pourrait comparer l’effet produit par le clair de lune a
du
linge tombé du fil où on l’a mis sécher, comme il le fait quel-
que
part dans les Âmes mortes ; mais partant
de là, il en arriverait
à dire
que le clair de lune était sur le sol comme autant de draps
et
de Chemises que le vent avait éparpillés tandis que la blanchis—
seuse
dormait tranquillement, rêvant de bulles et d’amidon et de
la
jolie robe neuve que sa belle—soeur venait d’acheter. Dans le cas
de
Proust, ce qu’il a de particulier, c’est qu’il passe de l’idée de
pâle
lumière a l’idée de musique lointaine ; le sens de la vision se
mue
peu a peu en sens de l’audition.
300
LITTERATURES I
Mais
Proust a eu un précurseur. Dans la sixième partie, chapi-
tre
2, de Guerre et Paix (1864-1869) de Tolstoï, le prince André
est
à la campagne dans le manoir d’un parent, le comte Rostov. ll
n’arrive
pas a dormir [. . .](2) : << Le prince André quitta son lit, et se;
dirigea
vers la fenêtre pour l’ouvrir. A peine eut-il replié les per-
siennes
que le Clair de lune s’engouffra dans la chambre, comme
s’il
n’eut attendu que cette occasion. Il ouvrit la fenêtre. La nuit
était
fraiche et fixement lumineuse. Les arbres taillés qui se dres-
saient
alignés juste en face de la fenêtre étaient noirs d’un côté et
argentés
de l’autre. [. . .] Derrière eux, une sorte de toit était tout
brillant
de rosée. A droite se dressait un grand arbre, aux feuilles
épaisses,
au tronc et aux branches d’un blanc étincelant, et, a,
haut,
une lune presque pleine voguait dans un Ciel de printemps;
sans
étoiles.
<<
Bientôt, à la fenêtre de l’étage au—dessus de lui, il entendit
deux
jeunes voix féminines — dont l’une est
celle de Natacha
Rostov
—- chanter et répéter une phrase musicale. [. . .] Un peu plus
tard,
Natacha se penche a l’extérieur de cette fenêtre au-dessus de
lui,
et il entend le froufrou de sa robe et le bruit de sa respira-
tion
», et << les sons se figèrent comme la lune et les ombres ».
On
peut noter chez Tolstoï trois
particularités qui annoncent
Proust
:
1.
L’attente du Clair de lune, placé en embuscade (pathétique
illusion).
La beauté prête a faire irruption, aimable et caressante
créature
à l’instant ou l’esprit humain la découvre. ,,
2.
Le graphisme net de la description, paysage noir et argent
gravé
d’une main ferme, sans phrases conventionnelles, sans.
clairs
de lune d’emprunt. Tout est réel, authentique, voluptueuse-
ment observé.
3.
L’association étroite entre ce qui est vu et ce qui est entendu.
entre
ombre de lumière et ombre de son, entre oeil et oreille.
Comparez
tout cela a l’évolution de l’image chez Proust. Notez,
le
caractère fouillé du Clair de lune chez Proust, les reflets qui sor-i
tent
de la lumière comme les tiroirs d’une commode, et l’effet de
distance,
et la musique.
Les
différentes strates, les différents niveaux de sentiments dans
les
métaphores propres a Proust sont illustrés de façon intéres-
DU
COTE DE CHEZ SWANN 301
sante
par la description de la méthode qu’adoptait sa grand-mère
pour
choisir des cadeaux. [Première strate
:] << Elle eut aimé que
j’eusse
dans ma chambre des photographies des monuments ou
des
paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire
l’emplette,
et bien que la chose représentée eut une valeur esthéti-
que,
elle trouvait que la vulgarité, l’utilité, reprenaient trop vite
leur
place dans le mode mécanique de représentation, la photogra—
phie.
[Deuxième strate :] Elle essayait de
ruser et, sinon d’élimi—
ner
entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire,
d’y
substituer, pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y
introduire
comme plusieurs “épaisseurs” d’art: au lieu de photo-
graphies
de la cathédrale de Chartres, des Grandes eaux de Saint—
Cloud,
du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque
grand
peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner
des
photographies de la cathédrale de Chartres par Corot, des
Grandes
Eaux de Saint—Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par
Turner,
ce qui faisait un degré d’art de plus. [Troisième
strate ]
Mais
si le photographe avait été écarté de la représentation du
chef-d’oeuvre
ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
reprenait
ses droits pour reproduire cette interprétation même.
Arrivée
a l’échéance de la vulgarité, ma grand—mère tachait de la
reculer
encore. Elle demandait a Swann si l’oeuvre n’avait pas été
gravée,
[quatrième strate :] préférant, quand
c’était possible, des
gravures
anciennes ayant encore un intérêt au-delà d’elles—mêmes,
par
exemple celles qui représentent un chef—d’oeuvre dans un état
où
nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure
de
la Cène de Leonard avant sa dégradation, par Morghen). >> Elle
agissait
de même lorsqu’elle offrait des meubles anciens, ou
lorsqu’
elle donnait à Marcel les romans démodés de George Sand
(1804-1876),
écrits cinquante ans auparavant.
Sur
sa mère lui faisant la lecture — de ces romans de George
Sand
— s’achève le premier thème de l’heure du coucher. Ces
soixante
premières pages forment un tout en elles—mêmes, et ren-
ferment
la plupart des éléments stylistiques que l’on rencontre
tout
au long du roman. Comme le remarque Derrick Léon:
«
Enrichie par sa remarquable et vaste culture, son profond amour
et
sa profonde intelligence de la littérature classique, de la musi-
302
LITTERATURES I
que
et de la peinture, l’oeuvre entière déploie un trésor de compa-
raisons,
puisées avec la même facilite et la même pertinence dans
la
biologie, la physique, la botanique, la médecine ou les mathé-
matiques,
et qui ’ne cesse jamais d’étonner et d’enchanter. >>
Les
six pages suivantes ferment également un tout, un épisode
complet,
ou thème, qui sert d’avant—propos a la partie « Com-
bray
» du récit. Cet épisode, que l’on pourrait intituler << le mira-
cle
du tilleul », est celui de la fameuse madeleine. Le passage
commence
par un résumé métaphorique du premier thème, on
thème
du coucher :
«
C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je
me
ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte
de
pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil
a
ceux que l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque projec-
tion
électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les
autres
parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large,
le
petit salon, la salle a manger, l’amorce de l’allée obscure par
où
arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le
vestibule
ou je m’acheminais vers la première marche de l’esca-
lier,
si cruel à monter, qui constituait a lui seul le tronc fort étroit
de
cette pyramide irrégulière ; et, au faite, ma chambre à coucher,
avec
le petit couloir a porte vitrée pour l’entrée de maman;
[.
. ]»
Il
est important de bien noter que la portée de ces souvenirs,
alors
même qu’ils s’accumulent, échappe pour l’instant au narra-
teur
: << C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous
les
efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de
son
domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sen-
sation
que nous donnerait cet objet matériel) que nous ne soup-
sonnons
pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
rencontrions
avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions
pas.»
C’est seulement lors de la dernière réception, dans le
volume
qui clôt l’ensemble de l’oeuvre, que le narrateur, qui est
désormais
un vieil homme de cinquante ans, reçoit, en une rapide
succession
de trois chocs, trois révélations (ce que les critiques
modernes
appelleraient des épiphanies) — des sensations où se
DU
COTE DE CHEZ SWANN 303
combinent
présent et souvenirs du passé —, les dalles inégales, le
tintement
d’une cuillère, la raideur d’un napperon. Et pour la pre—
mière
fois, il prend conscience de l’importance artistique de cette
expérience.
Au
cours de sa vie, le narrateur a, à plusieurs reprises, éprouvé
cette
sorte de choc, sans cependant en reconnaître alors l’impor—
tance.
Le premier d’entre eux est la madeleine. Un jour, alors
qu’il
avait, disons, 1a trentaine, longtemps après les jours passés à
Combray,
du temps de son enfance, << un jour d’hiver, comme je
rentrais
a la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me pro—
posa
de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je
refusai
d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya
chercher
un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Made-_
leines,
qui semblent avoir été moules dans la valve rainurée d’une
coquille
de Saint—Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par
la
morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portais
ames
lèvres une cuillerée de thé on j’avais laissé s’amollir un
morceau
de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée
de
miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce
qui
se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux
m’avait
envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussi—
tôt
rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inof-
fensifs,
sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour,
en
me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette
essence
n’était pas en moi, elle était moi. J ’avais cessé de me
sentir
médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
puissante
joie ? Je sentais qu’elle était liée au gout du thé et du
âteau,
mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
même
nature. D’où venait-elle ? Que signifiait—elle ? on l’appré—
hender
? »
Les
gorgées suivantes commencent a perdre de leur magie.
Marcel
pose sa tasse et force son esprit à examiner la sensation,
jusqu’à
ce qu’il sente la fatigue. Apres une pause, il recommence
à
concentrer toutes ses énergies. « Puis une deuxième fois, je fais
le
vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore
récente
de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quel-
que
chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on
304
LITTERATURES 1
aurait
désancré, a une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est,
mais
cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la
rumeur
des distances traversées. >> il se débat encore pour tenter
de
dégager de la sensation de goût il souvenir visuel de la cir-
constance
passée qui est à l’origine de l’expérience: << Et tout
d’un
coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit
morceau
de madeleine que le dimanche matin a Combray (parce
que
ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand
j’allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie
m’offrait
après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de
tilleul.
[7. . .]
«
Et dès que j’eus reconnu il goût du morceau de madeleine
trempé
dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne
susse
pas encore et dusse remettre a bien plus tard de découvrir
pourquoi
ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille
maison
grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor
de
théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin [...].
Et
comme dans ce jeu ou les Japonais s’amusent à tremper dans
un
bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier
jusque—là
indistincts qui, à peine y sont—ils plongés, s’étirent, se
contournent,
se colorent, se différencient, deviennent des fleurs,
des
maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de
même
maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc
de
M. Swann et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens
du
village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses
environs,
tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville ct
jardins,
de ma tasse de thé. >> Ainsi s’achève le second thème, et
s’ouvre,
dans la boule de cristal, la section « Combray » du
volume.
En ce qui concerne les grands objectifs de l’oeuvre dans
son
ensemble, l’accent doit être mis sur l’aveu ; << quoique je ne
susse
pas encore et dusse remettre a bien plus tard de découvrir
pourquoi
ce souvenir me rendait si heureux ». D’autres rappels du
passé
surgiront ça et là au long de l’oeuvre, lui apportant il même
bonheur,
mais leur signification continuera à lui échapper
jusqu’au
moment on, extraordinairement, dans le volume final,
une
série de chocs, mettant en mouvement ses sens et sa mémoire,
se
fondront en une seule perception, ,et c’est alors seulement qu’il
DU
COTE DE CHEZ SWANN 305
prendra
triomphalement conscience de l’importance artistique de
son
expérience, et pourra ainsi commencer à écrire le grand cycle
de
A la recherche du temps perdu.
La
section « Combray >> tourne essentiellement autour de cette
tante
Léonie — sa chambre, les relations qu’elle entretient avec
Françoise,
la cuisinière, son intérêt pour la vie de la petite Ville, à
laquelle
elle ne peut participer physiquement, étant invalide. Ce
sont
la des pages faciles à lire. Notez le système de Proust : pen—
dant
cent cinquante pages avant sa mort brutale, tante Léonie est
au
centre de la toile dont les rayons divergent vers le jardin, vers
la
rue, vers l’église, vers les promenades aux environs de Com—
bray
et, de temps à autre, reviennent vers la chambre de tante
Léonie.
Laissant
sa tante bavarder avec Françoise, Marcel accompagne
ses
parents a l’église, et s’ensuit la fameuse description de l’église
Saint—Hilaire
de Combray, avec tous ses reflets chatoyants, ses
ornementations
de pierre et de verre. Lorsque le nom de Guer—
mantes
est mentionné pour la première fois, cette famille roma—_
nesquement
aristocratique émerge des couleurs intérieures de
l’église
: << Deux tapisseries de haute lice représentaient le couron—
nement
d’Esther (la tradition voulait qu’on eut donné à Assuérus
les
traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guer—
mantes
dont il était amoureux), auxquelles leurs couleurs, en fon—
dant,
avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage :
[...].
>> Inutile de répéter que Proust, ayant inventé toute la famille
Guermantes,
ne pouvait spécifier de quel roi il s’agissait. Nous
Visitons
l’intérieur de l’église, puis nous sommes à nouveau au—
dehors
; et là commence le charmant thème du clocher — le clo—
Cher
que l’on voit de partout, << inscrivant sa figure inoubliable à
l’horizon
ou Combray n’apparaissait pas encore >>, comme
lorsqu’on
l’approchait par train. << Et dans une des plus grandes
promenades
que nous faisions de Combray, il y avait un endroit
où
la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense pla—
teau
fermé a l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait
seule
la fine pointe du clocher de Saint—Hilaire, mais si mince, si
rose,
qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui
306
LITTERATURES I
aurait
voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature,
cette
petite marque d’art, cette unique indication humaine. »
L’ensemble
de cette description mérite d’être soigneusement étu-
dié.
Une intense vibration de poésie circule à travers tout le pas-
sage,
avec sa flèche pourpre se dressant au—dessus d’un
entassement
de toits, comme un doigt tendu pour désigner une
série
de souvenirs, un point d’exclamation ponctuant 'de tendres
rappels.
Une
simple transition nous amène à un nouveau personnage.
Nous
sommes allés à l’église, nous sommes en chemin pour ren-
trer
à la maison, et nous rencontrons souvent M. Legrandin, un
ingénieur
civil qui vient passer les fins de semaine
dans sa maison
de
Combray. Ce n’est pas seulement un ingénieur civil, c’est aussi
un
homme de lettres, et, comme on le découvrira peu à peu au
long
du livre, le plus parfait spécimen de snob vulgaire. En ren-
trant,
nous retrouvons tante Léonie, qui reçoit la visite d’Eulalie,
vieille
fille pleine d’énergie, quoique sourde. C’est bientôt l’heure
du
repas. Les talents culinaires de Françoise, reflétant le rythme
des
saisons, sont magnifiquement rapprochés des quatre-feuilles
qu’on
sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales. Autrement
dit,
la flèche du clocher est toujours là, se profilant au-dessus des
petits
plats. Il faut noter la crème au chocolat. Les papilles gusta-
tives
jouent un rôle très poétique dans le système grâce auquel
Proust
reconstruit le passé. Cette crème au chocolat, était << fugi-
tive
et légère comme une oeuvre de circonstance ou elle [Fran-
çoise]
avait mis tout son talent [...]. Même en laisser une seule
goutte
dans le plat eut témoigné de la même impolitesse que se
lever
avant la fin du morceau au nez du compositeur. »
Apparaît
dans les pages suivantes un thème important, qui
mène
a l’une des principales figures féminines du roman, la dame
que
nous connaîtrons plus tard comme Odette Swann, la femme
de
Swann, mais qui, dans ces pages, apparaît comme un souvenir
anonyme,
plus ancien de Marcel: la dame en rose. C’est ainsi
qu’on
nous la présente. A une certaine époque, un oncle, l’oncle
Adolphe,
habitait également la maison de Combray, mais il ne vit
plus
là. Etant jeune garçon, l’auteur lui rendait visite à Paris et
aimait
avec lui parler théâtre. Surgissent alors les noms d’actrices
DU
COTE DE CHEZ SWANN 307
célèbres,
au milieu desquels est glissé le nom d’un personnage
imaginaire,
Berma. L’oncle Adolphe était apparemment un vieux
fêtard
et, en une circonstance un peu embarrassante, Marcel ren—
contre
chez lui une jeune femme en robe de soie rose, une
«
cocotte >>, une dame de petite vertu, dont on peut acheter
l’amour pour un diamant ou une perle. C’est
cette charmante
dame
qui va devenir la femme de Swann ; mais son identité reste
pour
le lecteur un secret bien gardé.
Et
nous voilà de retour a Combray et a tante Léonie, qui,
comme
une sorte de déesse domestique, domine toute cette partie
du:
livre. C’est une invalide un peu ridicule, mais aussi très pathé-
tique,
qui est coupée du monde par la maladie, mais que conti-
nuent
à passionner tous les commérages de Combray. En un sens,
elle
est une sorte de parodie, un reflet grotesque de Marcel lui-
même,
en sa qualité d’auteur malade, tissant la toile dans laquelle
il
va piéger la vie qui bourdonne autour de lui. Une petite bonne
enceinte
occupe un instant le devant de la scène et est comparée a
une
figure allégorique dans un tableau de Giotto, exactement
comme
Mme de Guermantes apparaissait dans une tapisserie
d‘église.
Il ‘faut noter que tout au long de l’oeuvre dans son
ensemble,
le narrateur (ou Swann) voit souvent l’apparence physi-
que
de tel ou tel personnage en termes de peinture de vieux maî—
tres
célèbres, souvent de l’école de Florence. Il y a à cela une
raison
principale et une raison secondaire. La raison principale
est,
bien sûr, que pour Proust l’art était la
réalité essentielle de la
vie. L’autre raison est de nature plus intime:
en décrivant de
jeunes
hommes, il déguisait son appréciation aigüe de la beauté
virile
sous le masque de portraits reconnaissables ; et en décrivant
des
jeunes femmes, il déguisait sous le même masque son indiffé-
rence
sexuelle aux femmes et son inaptitude à décrire leur
charme.
Mais au point on nous en sommes, nous ne devons guère
nous
étonner du fait que la réalité soit un masque chez Proust.
Vient
ensuite un chaud après—midi d’été, véritable condense de
couleurs
et de chaleur estivales, avec un jardin, et au milieu du
jardin
un livre. Il faut noter la façon dont le livre se fond dans
l’
environnement de Marcel, le lecteur. Rappelez—vous que, après
quelque
trente-cinq années, Marcel est continuellement occupé à
308
LITTERATURES I
chercher
de nouvelles méthodes pour reconstruire cette petite ville
de
sa première adolescence. Et en une sorte de défilé, des soldats
passent
au bout du jardin, et bientôt le thème de la lecture amène
un
auteur que Proust appelle Bergotte. Ce personnage a quelques
affinités
avec Anatole France, mais, dans l’ensemble, Proust a
créé
de toutes pièces le personnage de Bergotte (la mort de Ber-
gotte
est admirablement décrite dans l’un des romans suivants),
Une
fois encore, nous rencontrons Swann et nous trouvons une
première
allusion a la fille de Swann, Gilberte, dont Marcel tom-
bera
plus tard amoureux. Bergotte, ami de Swann, apprend a la
jeune
Gilberte à voir les beautés d’une cathédrale. Marcel est très
frappé
par le fait que son auteur favori serve de mentor a une
petite
fille dans ses études et dans ses goûts : on trouve là une de
ces
projections, l’une de ces relations idéales que l’on retrouve si
souvent
chez Proust.
On
nous présente un ami de Marcel, un jeune homme nommé
Bloch,
un garçon quelque peu pontifiant et extravagant, dans
lequel
culture et snobisme vont de pair avec un tempérament
exalté;
et avec lui apparaît le thème de l’intolérance raciale.
Swann
est juif, comme l’est Bloch, comme l’était Proust du coté
de
sa mère, ce qui explique que Proust ait été particulièrement
sensibilisé
aux tendances antisémites des milieux aristocratiques
et
bourgeois de son temps, tendances qui ont culminé historique—
ment
dans l’affaire Dreyfus, le principal événement politique mis
en
scène dans les volumes suivants.
Retour
a tante Léonie, qui reçoit la Visite d’un prêtre érudit. Le
thème
du clocher de l’église se profile à nouveau, et, comme le
carillon
d’une pendule, résonne le thème d’Eulalie, de Françoise et
de
la bonne enceinte, tandis que sont établies les différentes rela-
tions
et attitudes entre ces femmes. Nous trouvons Marcel en train
d’écouter
littéralement aux portes du rêve de sa tante — événement
tout
a fait singulier dans les annales de la littérature. Ecouter aux
portes
est, bien sûr, l’un des plus Vieux procédés littéraires, mais là,
l’auteur
va jusqu'aux limites du procédé. Le déjeuner est servi plus
tôt
le samedi. Proust exploite beaucoup les petites traditions fami—
liales,
ces capricieux rituels domestiques qui distinguent gaiement
une
famille d’une autre. Puis, dans les quelques pages suivantes,
DU
COTE DE CHEZ SWANN 309
démarre
le beau thème des fleurs d’aubépine qui sera plus pleine-
ment
développé plus tard. Nous sommes de nouveau à l’église où
les
fleurs ornent l’autel : les fleurs << qu’enjolivaient encore les fes-
tons
de leur feuillage sur lequel étaient
semés a profusion, comme
sur
une traine de mariée, de petits bouquets de boutons d’une blan—
cheur
éclatante. Mais sans oser les regarder qu’à la dérobée, je sen—
tais
que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c’était la nature
elle-même
qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en
ajoutant
l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu
décoration digne de ce qui était à la fois une
réjouissance
populaire
et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs
corolles
ça et là avec une grâce insouciante, retenant si négligem-
ment,
comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines,
félines
comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières,
qu’en
suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de
de
leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouve—
ment
de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles dimi—
nuées,
d’une blanche jeune fille, distraite et vive >>.
À l’église, nous rencontrons un certain M.
Vinteuil. Vinteuil est
considéré
par tout le monde dans cette ville provinciale de Com—
ray
comme un vague excentrique s’occupant un peu de musique,
et ni Swann ni le jeune Marcel n’ont conscience
du fait qu’en réa-
lité
sa musique est formidablement célèbre à Paris. Cela marque
le
début de l’important thème de la musique. Comme nous
l’
avons déjà remarqué, Proust est passionnément intéressé par les
divers
masques sous lesquels la même personne apparaît à diver—
ses
autres personnes. Ainsi Swann n’est que le fils d’un agent de
change
pour la famille de Marcel, mais pour les Guermantes, il
est
une charmante et romanesque personnalité de la société pari—
sienne.
Tout au long de ce livre chatoyant, il y a de nombreux
autres
exemples de ces valeurs changeantes à l’intérieur des rela—
tions
humaines. Vinteuil n’apporte pas seulement le thème d’une
phrase
musicale récurrente, la << petite phrase », comme nous le
Verrons
plus tard, mais aussi le thème des relations homosexuel-
les,
qui est développé tout au long du roman, apportant un éclai—
rage
nouveau à tel ou tel personnage. Dans le cas présent, c’est la
fille
homosexuelle de Vinteuil qui est en question dans le thème.
310 LITTERATURES I
Marcel
est un Sherlock Holmes tout à fait étonnant, et toujours
bien
placé par la chance pour observer et entendre tels gestes ou
tels
fragments de conversation (soit dit en passant, les premiers
homosexuels
de la littérature moderne apparaissent dans Anna
Karénine, 2e partie, chapitre
19, pour être précis, ou Vronski,
prend
son petit déjeuner au mess de son régiment. Deux officiers
sont
décrits de façon rapide mais vivante, et la description ne
laisse
aucun doute sur la nature de leurs relations). La maison de
Vinteuil
est située dans un creux au bas des pentes raides d’une
colline,
et sur cet escarpement, caché dans les buissons, le narra-
teur
se trouve à deux pas de la fenêtre du salon ; il voit le vieux:
Vinteuil
placer en évidence sur le piano un morceau de musique
—-
sa propre musique — afin d’attirer l’attention des visiteurs qui
approchent,
les parents de Marcel, mais au dernier moment, il le
fait
disparaître, pour que ses invites n’aillent pas s’imaginer qu’il
n’était
heureux de les accueillir que parce que cela lui offrait une
occasion
de leur jouer ses compositions. Quelque quatre-vingts
pages
plus loin, le narrateur est à nouveau: caché dans les buissons
et
de nouveau observe la même fenêtre. Le vieux Vinteuil est
mort
entre—temps. Sa fille est en grand deuil. Le narrateur la voit
poser
sur une petite table la photographie de son père, avec les;
mêmes
gestes que ceux avec lesquels son père avait préparé Ie
morceau
de musique. Son intention, on va le voir, est assez sinis—?
tre,
assez sadique : son amie lesbienne insulte le portrait, comme
préambule
a leurs échanges amoureux. Toute la scène, soit dit en
passant,
est un peu boiteuse dans la perspectives des faits à venir,
et
la façon dont elle est providentiellement observée en souligne
la
maladresse. Son propos, cependant, est de donner le coup
d’envoi
à la longue série de révélations et réévaluations homo-
sexuelles
des personnages qui occupent tant de
pages dans les
volumes
suivants et amènent tant de modifications dans la façon
dont
se présentent divers personnages. Plus tard, aussi, Marcel
sera
obsédé de jalousie a l’idée qu’il y a peut—être quelque chose
entre
Albertine et la fille de Vinteuil.
Mais
revenons à la promenade au retour de l’église, et revenons
à
la tante Léonie, l’araignée dans sa toile, et aux préparatifs de
diner
de Françoise, on se révèle sa vulgaire cruauté, tant à l’égard
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
311
des
poulets qu’à l’égard des gens. Legrandin réapparaît un peu
plus
tard. C’est un philistin et un snob, qui fait des ronds de
jambe
devant une duchesse et ne veut pas qu’elle voie ses hum-
bles
amis, la famille du narrateur. Il est intéressant de noter com—
bien
les discours de Legrandin commentant les beautés d’un
paysage
sont faux et pompeux.
Le
thème des deux promenades que faisait la famille dans les
environs
de Combray entre maintenant dans son principal stade de
développement.
Une promenade menait à Méséglise, désignée
comme
« du côté de chez Swann » parce qu’elle passait le long de
la
limite de la propriété de Swann à Tansonville ; l’autre était le
«
côté de Guermantes », menant vers la propriété du duc et de la
duchesse
de Guermantes. C’est du côté de chez Swann que le
thème
des aubépines et le thème de l’amour, de la petite fille de
Swann,
Gilberte, se rejoignent en un splendide flamboiement d’art
Visuel:
<< Je le [le petit chemin] trouvai tout bourdonnant de
l’odeur
des aubépines. La haie formait comme une suite de cha-
pelles
qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amonce—
lées
en reposoir [réminiscence de la première introduction du
thème de l’aubépine clans l’église] ; au—dessous
d’elles, le soleil
posait
a terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de
traverser
une verrière ; leur parfum s’étendait aussi onctueux,
aussi
délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la
Vierge
[...].
<<
Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à
porter
devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à
perdre,
a retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme
qui
jetait leurs fleurs, ici et là, avec une
allégresse juvénile et à
des
intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux,
elles
m’offraient indéfiniment le même charme avec une profu—
sion
inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage,
comme
ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descen—
dre
plus avant dans leur secret. Je me détournais d’elles un
moment,
pour les aborder ensuite avec des forces plus fraiches. >>
Mais lorsqu'il revient les voir, aucune révélation ne s’offre à lui
en
présence des aubépines (car Marcel ne connaîtra pas la pleine
312 LITTERATURES I
signification
de ses expériences avant l’illumination qui le frap-
pera
dans le dernier volume), mais son ravissement s'accroît lors-
que
son grand—père lui désigne une fleur particulière : << En effet
c’était
une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches.
Elle
aussi avait une parure de fête [. . .] mais une parure plus riche
encore,
car les fleurs attachées sur la branche, les unes au—dessus
des
autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût déco-
rée,
[première comparaison :] comme des
pompons qui enguirlan-
dent
une houlette rococo, étaient “en couleur”, par conséquent
d’une
qualité supérieure, selon l’esthétique de Combray,
[deuxième comparaison :] si l’on en
jugeait par l’échelle des prix
dans
le “magasin” de la Place ou chez Camus où étaient plus
chers
ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même [troisième
comparaison :] j’appréciais plus le
fromage à la crème rose, celui
où
l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces
fleurs
[maintenant la combinaison de toutes les sensations .']
avaient
choisi une de ces teintes de chose mangeable ou de tendre
embellissement
à une toilette pour une grande fête, qui, parce
qu’elles
leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles
qui
semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants
[...].
Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers
aux
pots cachés dans des papiers en dentelles dont aux grandes
fêtes
on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient
mille
petits boutons d’une teinte plus pale qui, en s’entrouvrant,
laissaient
voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de
rouges
sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs,
l’essence
particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
bourgeonnait,
où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. »
Nous
en arrivons alors à Gilberte, qui, dans l’esprit de Marcel,
est
à tout jamais associée à cette splendeur des aubépines en
fleur
: << Une fillette d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de
promenade
et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regar-
dait,
levant son visage semé de taches roses. [. . .]
<<
Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
porte—parole
des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous
les
sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, cap-
turer,
emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui ; [...] d’un
DU CÔTE DE CHEZ SWANN
313
Second
regard, inconsciemment supplicateur, qui
tâchait de la
forcer
à faire attention à moi, à me connaitre ! Elle jeta en avant
et
de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-
ère
et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut
que
nous étions ridicules, car elle se détourna, et d’un air
indifférent
et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner a son
visage
d’être dans leur champ visuel ; et tandis que, continuant à
marcher
et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle
laissa
ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction,
sans
expression particulière, sans avoir l’air de me voir mais avec
fixité et un sourire dissimulé que je ne
pouvais interpréter
d’après les notions que l’on m’avait données
sur la bonne éduca—
tion que comme une preuve d’outrageant mépris
[. . .].
«——Allons, Gilberte, Viens, qu’est-ce que tu
fais, cria d’une
voix perçante et autoritaire une dame en blanc
que je n’avais pas
vue,
et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de
coutil et que je ne connaissais pas, fixait
sur moi des yeux qui lui
sortaient
de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune
fille prit sa bèche et s’éloigna sans se
retourner de mon côté, d’un
air docile, impénétrable et sournois.
«
Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, ,donné comme
talisman, [...] du mystère de la Vie de celle
qu’il désignait
pour
les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle;
déployant
sous l’épinier rose, a hauteur de mon épaule, la quintes—
sence
de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec
l’inconnu
de sa vie où je n’entrerais pas.» Bien sûr, Marcel
entrera
dans ce monde, non seulement le monde d’Odette, mais
aussi
celui de M. de Charlus, qui deviendra plus tard l’objet du
grand portrait littéraire d’un homosexuel.
Dans leur inno—
cence
cependant, les parents de Marcel croient qu’il est l’amant
de Mme Swann et sont écoeurés que l’enfant vive
dans une telle
atmosphère.
C’est beaucoup plus tard que Gilberte avouera à
Marcel
qu’elle a été mortifiée par son immobilité, tandis qu’il la
regardait
sans ébaucher un geste d’amitié auquel elle aurait
répondu.
La
promenade du côté de Guermantes longe en partie une jolie
rivière,
la Vivonne, coulant parmi les touffes de nénuphars. Le
314 LITTERATURES I
thème
de Guermantes prend corps lorsque Marcel voit la duchesse
assister
à une cérémonie dans l’église même où son emblématique
image
était apparue dans la tapisserie. Il découvre que le nom est
plus
beau que la personne qui le porte :
«
Tout d’un coup, pendant la messe de mariage, un mouvement
que
fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une
chapelle
une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et
perçants, une cravate bouffante en soie mauve,
lisse, neuve et
brillante,
et un petit bouton au coin du nez. [...] Ma déception
était
grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde,
quand
je pensais a Mme de Guermantes, que je me la représentais
avec
les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre
siècle,
d’une autre manière que le reste des personnes vivantes.
[.
. .] je contemplais cette image qui naturellement n’avait aucun
rapport
avec celles qui, sous le même nom de Mme de Guerman-
tes,
étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle,
elle
n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par
moi,
mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois, il
y
a un moment seulement, dans l’église; qui n’était pas de la
même
nature, n’était pas coloriable à volonté comme elles qui se
laissaient
imbiber de la teinte orangée d’une syllabe [Marcel
voyait les sons en
couleurs],
mais était si réelle que tout, jusqu’à
ce
petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son
assujettissement
aux lois de la Vie, comme dans une apothéose de
théâtre,
un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son
petit
doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante,
là
où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux
une
simple projection lumineuse. [. . .] Mais cette Mme de Guer—
mantes
à laquelle j’avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais
qu’elle
existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de
puissance
encore sur mon imagination qui, un moment paralysée
au
contact d’une réalité si différente de ce qu’elle attendait, se mit
à
réagir et a me dire : “Glorieux dès avant Charlemagne, les Guer-
mantes
avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux; la
duchesse
de Guermantes descend de Geneviève de Brabant.” [...]
Et
mes regards s’arrêtant a ses cheveux blonds, à ses yeux bleus,
à
l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rap-
DU COTE DE CHEZ SWANN
315
peler
d’autres Visages, je m’écriais devant ce croquis volontaire-
ment
incomplet: “Qu’elle est belle ! Quelle noblesse! Comme
c’est
bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de
Brabant,
que j’ai devant moi !” »
Après
la cérémonie, durant le défilé a la sacristie, le regard de
la
duchesse s’arrête sur lui : « Et aussitôt je l’aimai. [...] Ses yeux
bleuissaient
comme une pervenche impossible à cueillir et que
pourtant
elle m’eût dédiée ; et le soleil, menacé par un nuage mais
dardant
encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie,
donnait
une carnation de géranium aux tapis rouges qu’on y avait
étendus
par terre pour la solennité et sur lesquels s’avançait en
souriant
Mme de Guermantes, et ajoutait à leur
lainage un velouté
rose,
un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse
douceur
dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines
pages
de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font
comprendre
que Baudelaire ait pu appliquer aux sons de la trom—
pette
l’épithète de délicieux. »
C’est
au cours de ses promenades du côté de Guermantes que
Marcel
réfléchit à son avenir en tant qu’écrivain, et qu’il est
découragé
par son manque de talent, par le « sentiment de mon
impuissance
que j’avais éprouvé chaque fois que j’avais cherché
un
sujet philosophique pour une grande oeuvre littéraire >>. il est la.
proie
des plus vives sensations, mais il ne comprend pas qu’elles
ont
une signification littéraire : << Alors, bien en dehors de toutes
ces
préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un
coup
un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un
chemin
me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me
donnaient,
et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher, au—delà de
ce
que je voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et
que
malgré mes efforts je n’arrivais pas a découvrir. Comme je
sentais
que cela se trouvait en eux, je restais la, immobile, à
regarder,
à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au—delà de
l’image
ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand—père,
poursuivre
ma route, je cherchais à les retrouver en fermant les
yeux
; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la
nuance
de la pierre, qui, sans que je pusse comprendre pourquoi,
m’avaient
semblé pleines, prêtes à s’entrouvrir, à me livrer ce
322 LITTERATURES I
316 LITTERATURES I
dont
elles n’étaient qu’un couvercle. Certes, ce n’était pas des
impressions
de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que
j’avais
perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles
étaient
toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur
intellectuelle
et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. » 0n
voit
ici placées en opposition la littérature des sensations, l’art véri_
table,
et la littérature d’idées qui ne produit pas d’art véritable,
à
moins de puiser racine dans les sensations. À ce lien profond,
Marcel
est aveugle. Il pense a tort qu’il doit consacrer son art à
des
choses ayant une valeur intellectuelle, alors qu’en réalité c’est
ce
système de sensations qu’il expérimente qui, à son insu, fait
lentement
de lui un authentique écrivain.
Il
en pressent quelque chose cependant, comme lorsque le
thème
des clochers se représente sous une triple forme pendant un
trajet
en voiture a cheval : << Au tournant d’un chemin j’éprouvai
tout
à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait a aucun autre, à
apercevoir
les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait
le
soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les
lacets
du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui
de
Vieuxvicq, qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et
situé
sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant
tout
voisin d’eux.
<<
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplace—
ment
de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais
que
je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque
chose
était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque-
chose
qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. »
Proust
fait à présent une chose très intéressante : il compare son
style d'aujourd'hui à son style d’autrefois; Marcel emprunte un
bout
de papier et compose une description de ces trois clochers,
que
le narrateur va ensuite reproduire. C’est le premier essai litté—
raire
de Marcel, et c’est charmant, bien que certaines comparai-
sons,
comme celle des fleurs et des jeunes filles portent le sceau
délibéré
de la jeunesse. Mais la comparaison a établir est entre les
clochers
que le narrateur vient de décrire, de son point de vue
plus
tardif, et l’essai littéraire de Marcel, qui est une description
de
surface, dépourvue de cette signification qu’il cherchait à
DU COTE DE CHEZ SWANN
317
tatons
lorsqu’il expérimenta pour la première fois la sensation née
de
ces trois clochers. Il est doublement significatif que le fait
d’écrire
ce morceau l’ait << si parfaitement débarrassé de ces clo-
chers
et de ce qu’ils cachaient derrière eux ».
La
partie Combray, consacrée à ses impressions d’enfance,
s’achève
sur un thème qui en marquait le début —— la reconstruc-
tion
de sa chambre a Combray, ou i1 passait de longues heures
croyait
se retrouver dans cette chambre: << Tous ces souvenirs
ajoutés
les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais
non
sans qu’on put distinguer entre eux — entre les plus anciens et
ceux
plus récents nés d’un parfum, puis ceux qui n’étaient que les
souvenirs
d’une autre personne de qui je les avais appris — sinon
des
fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces
bigarrures
de coloration qui, dans certaines roches, dans certains
marbres
révèlent des différences d’origine, d’âge, de “forma-
tion”.
» Proust décrit ici trois niveaux d’impressions : 1. Le souve—
nir
en tant qu’acte délibéré ; 2. Un vieux souvenir rappelé par une
sensation
du présent répétant une sensation du passé; et 3. La
connaissance
des souvenirs de quelqu’un d’autre, quoique acquise
de
seconde main. Il s’agit une fois de plus d’établir que l’on ne
peut
compter sur le simple souvenir pour reconstruire le passé.
La
partie Combray a été consacrée aux deux premières catégo—
ries
de Proust; c’est la troisième qui est- le sujet de la seconde
partie
du volume, intitulée << Un amour de Swann >>, dans laquelle
la
passion de Swann pour Odette amènera par la suite a compren—
dre
celle de Marcel pour Albertine.
Plusieurs
thèmes importants occupent cette seconde partie du
volume.
L’un d’eux est << la petite phrase » musicale. L’année pré-
cédente,
Swann a entendu, lors d’une soirée, une oeuvre musicale
exécutée
au piano et au violon: << Et c’avait déjà été un grand
plaisir
quand, au—dessous de la petite ligne du violon, mince,
résistante,
dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher
à
s’élever en un clapotement liquide la masse de la partie de
piano,
multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la
mauve
agitation des flots que charme et bémolise le clair de
lune.»
Et: << Ainsi, à peine la sensation délicieuse que Swann
318 LITTERATURES I
avait
ressentie était—elle expirée, que sa mémoire lui en avait
fourni
séance tenante une transcription sommaire et provisoire,
mais
sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau
continuait
si bien que, quand la même impression était tout d’un
coup
revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. [. . .] Cette fois, il
avait
distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques
instants
au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussj-
tôt
des voluptés particulières dont il n’avait jamais eu l’idée avant
de
l’entendre, dont il sentait que rien
autre qu’elle ne pourrait les
lui
faire connaitre et il avait éprouvé pour elle comme un amour
inconnu.
.
«
D' un rythme lent, elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis
ailleurs,
vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout
d’un
coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la
suivre,
après une pause d’un instant, brusquement elle changeait
de
direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu,
mélancolique,
incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des
perspectives
inconnues. »
Cette
passion pour une phrase musicale avait dans la vie de
Swann
ouvert la porte à une possibilité de rajeunissement, de reno-
vation,
car il était devenu morose ; mais n’ayant pu découvrir le
compositeur,
ni de quelle oeuvre il s’agissait, il cessa d’y penser.
Et
voici que lors d’une réception chez Mme Verdurin, ou il n’est
allé
que pour retrouver Odette, un pianiste joue une oeuvre qu’il
reconnait,
et il apprend que c’est l’andante de la Sonate pour
piano
et violon de Vinteuil. Sachant cela, Swann a le sentiment de
tenir
solidement la phrase en son pouvoir, de la posséder, comme
le
narrateur rêvait de posséder les paysages qu’il voyait. La même
phrase
musicale non seulement parle à nouveau à Swann plus loin
dans
l’oeuvre, mais encore charme le narrateur à un certain
moment
de sa vie. ll faut avoir à l’esprit que Swann est une sorte
de
miroir déformant du narrateur lui-même. Swann trace le che-
min,
et le narrateur le suit.
Un
autre épisode important, et un exemple de la façon dont
Proust
déploie un incident, est celui de Swann à la fenêtre d’Odette-
Il
est venu la voir après onze heures du soir, mais elle est fatiguée
et
maussade, et lui demande de ne pas rester plus d’une demi-
DU COTE DE CHEZ SWANN
319
heure
: << Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il
referma
lui-même les rideaux du lit et partit. >> Mais saisi de
jalousie,
environ une heure plus tard, il lui vient a l’idée que
peut-être
elle s’est débarrassée de lui parce qu’elle attendait
quelqu'un
d’autre. Il prend un fiacre et se fait arrêter presque en
face
de chez elle. La métaphore de Proust est celle du fruit d’or :
<<
Parmi l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis long—
temps
dans la rue, il en vit une seule d’où débordait — entre les
volets
qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée ——la lumière
qui
remplissait la chambre, et qui, tant d’autres soirs, du plus loin
qu’il
l’apercevait en arrivant dans la rue, le réjouissait et lui
annonçait
: “Elle est la qui t’attend”, et qui maintenant le torturait
en
lui disant: “Elle est là avec celui qu’elle attendait.” Il voulait
savoir
qui; il se glissa le long du mur jusqu'à la fenêtre, mais
entre
les lames obliques des volets, il ne pouvait rien voir; il
entendait
seulement dans le silence de la nuit le murmure d’une
conversation.
»
En
dépit de sa souffrance, il y trouve un plaisir intellectuel, le
plaisir
de la vérité ; cette même vérité profonde au—delà de l’émo—
tion
que cherchait Tolstoï. << Cette curiosité qu’il sentait s’éveiller
en
lui à l’égard des moindres occupations d’une femme, c’était
celle
qu’il avait eue autrefois pour l’histoire. Et tout ce dont il
aurait
eu honte jusqu'ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ?
demain
peut—être, faire parler habilement les indifférents, sou-
doyer
les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus,
aussi
bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des
témoignages
et l’interprétation des monuments que des méthodes
d’investigation
scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et
appropriée
a la recherche de la vérité. » La métaphore suivante
combine
l’idée de la lumière dorée et la pure recherche de la
connaissance
érudite : le secret d’une fenêtre éclairée et l'interpré-
tation
de quelque texte ancien: << Mais le désir de connaitre la
vérité
était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réa—
lite
de circonstances qu’il eût donné sa vie pour restituer exacte-
ment
était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière, comme
sous
la couverture enluminée d’or d’un de ces manuscrits pré-
cieux
à la recherche artistique elle-même desquels le savant qui
320 LITTERATURES I
les
consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté a
connaître
la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique,
éphémère
et précieux, d’une manière translucide, si chaude et si
belle.
Et puis l’avantage qu’il se sentait — qu’il avait tant besoin
de
se sentir — sur eux, était peut-être moins de savoir que de pou-
voir
leur montrer qu’il savait. »
Il
frappe, et se trouve face à face avec
deux vieux messieurs. Il
s’était
trompé de fenêtre, « ayant l’habitude, quand il venait chez
Odette
très tard, de reconnaître sa fenêtre a ce que c’était la seule
éclairée
entre les fenêtres toutes pareilles, il s’était trompé et avait
frappé
a la fenêtre suivante qui appartenait a la maison voisine ».
Cette
erreur de Swann peut se comparer à l’erreur du narrateur
lorsque,
s’appuyant sur sa seule mémoire, il s’efforçait de recons-
truire
sa chambre en partant d’une faible lueur, à la fin de la
partie
« Combray >>, et s’apercevait des qu’arrivait le jour qu’il
s’était
complètement trompé quant à la disposition des divers élé -
ments
du décor.
A
Paris, dans le jardin des Champs-Elysées « s’adressant à
Une
fillette à cheveux roux qui jouait au volant devant la vasque, une
autre,
en train de mettre son manteau et de serrer sa raquette, lui
cria,
d’une voix brève: “Adieu, Gilberte, je rentre, n’oublie pas
que
nous venons ce soir chez toi après diner.” Ce nom de Gilberte
passa
prés de moi, évoquant d’autant plus l’existence de celle
qu’il
désignait qu’il ne la nommait pas seulement comme un
absent
dont on parle, mais l’interpellait >>, et ainsi le souvenir de
la
petite fille entraînait avec lui tout le contenu d’une existence
inconnue,
partagée, une existence d’ou Marcel était exclus. La
métaphore
de la trajectoire du nom, sur laquelle s’ouvre la des—
cription,
est suivie d’une autre métaphore, celle du parfum du
nom
que l’amie de Gilberte « jetait en plein air dans un cri — lais-
sant
déjà flotter dans l’air l’émanation délicieuse qu’il avait fait se
dégager,
en les touchant avec précision, de quelques points invisi-
bles
de la vie de Mlle Swann ». A son passage, la qualité céleste
du
nom est comparée a « un petit nuage d’une couleur précieuse,
pareil
a celui qui, bombé au—dessus d’un beau jardin du Poussin,
reflète
minutieusement, comme un nuage d’opéra, plein de che-
DU COTE DE CHEZ SWANN
321
vaux
et de chars, quelque apparition de la vie des dieux >>. À ces
images
s’ajoute à présent entre parenthèses celle de l’espace—
temps
dont le contenu mérite d’être noté, bout de pelouse et bout
d’après-midi
d’une petite fille, ou le volant joue les métronomes ;
le
nuage jette de la lumière << sur cette herbe pelée, à l’endroit ou
elle
était un morceau à la fois de pelouse flétrie et un moment de
l’après—midi
de la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrêta de le
lancer
et de le rattraper que quand une institutrice a plumet bleu
l’eut
appelée) » : La lumière que le nom, comme un nuage qui
passe,
jette aux yeux de Marcel était << une petite bande mer-
Veilleuse
et couleur d’héliotrope », et sous l’effet d’un dédouble—
ment
de comparaison, la pelouse se mue alors en tapis volant.
Cette
bande de lumière était de couleur mauve; cette teinte
violet
pâle qui court tout au long du livre, la couleur même du
temps.
Ce mauve rose, ce rose lilas, ce nuage de Violet, est asso—
cié
dans la littérature européenne a une certaine sophistication du
tempérament
artistique. C’est la couleur d’une orchidée, Cattleya
labiata
(l’espèce doit son nom a William Cattley, un solennel
botaniste
britannique), une orchidée qui, de nos jours, aux Etats-
Unis,
orne régulièrement le sein des matrones aux festivités de
leurs
clubs. Cette orchidée, dans les années 90 du siècle dernier à
Paris,
était une fleur très rare et très chère. Elle orne les amours
de
Swann dans une scène célèbre, mais peu convaincante. De ce
mauve
au rose délicat des aubépines dans les chapitres << Com—
bray
>>, le prisme enfiévré de Proust offre toute une gamme de
nuances.
Que l’on se rappelle la robe rose portée bien des années
auparavant
par la jolie dame (Odette de Crécy) dans l’appartement
de
l’oncle Adolphe, et, ici, l’association de couleurs suscitée par
sa
fille Gilberte. Remarquez, qui plus est, comme un point
d’exclamation
ponctuant le passage, le plumet bleu sur le chapeau
(le
l’institutrice de la petite fille — plumet tristement absent du
chapeau
de la Vieille Françoise.
D'autres
effets de dédoublement des métaphores peuvent être
observés
dans ce passage, lorsque Marcel, ayant lié connaissance
de
Gilberte, joue avec elle dans le jardin. Quand la pluie
menace,
il craint qu’on ne laisse pas Gilberte aller aux Champs—
Elysées
: << Aussi, si le ciel était douteux, dès le matin, je ne ces—
sais
de l’interroger et je tenais compte de tous les présages. » S’il
voit
la dame d’en face mettre son chapeau, il espère que Gilberte
pourra
faire de même. Mais le temps devient incertain et reste
sombre.
Devant la fenêtre, le balcon est gris. Nous avons alors
toute
une imbrication de comparaisons :
[1.]
<< Tout d’un coup, sur
sa
pierre maussade, je ne voyais pas une couleur moins terne,
mais
je sentais comme un effort vers une couleur moins terne,
[2.]
la pulsation d’un rayon hésitant qui voudrait libérer sa lumière.
[3.]
Un instant après le balcon était pâle et réfléchissant comme
une
eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage
étaient
venus s’y poser. >> Ici, regain de comparaisons imbriquées:
un
souffle de vent disperse les reflets et la pierre redevient noire :
[1.]
<< mais, comme apprivoisés [les reflets] revenaient ; elle
Recommençait imperceptiblement à blanchir,
[2.]
et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en musique,
A
la fin d’une ouverture, mènent une seule note jusqu’au fortissimo
suprême,
en la faisant passer rapidement par tous
les
degrés intermédiaires,
je
la voyais atteindre a cet or inaltérable et fixe des beaux jours,
[3.]
sur
lequel l’ombre découpée de l’appui ouvragé de .la balustrade
se
détachait en noir comme une végétation capricieuse ». Les
comparaisons
s’achèvent sur un gage de bonheur: « Avec une
ténuité
dans la délinéation des moindres détails qui semblait trahir
une
conscience appliquée, une satisfaction d’artiste, et avec un tel
relief,
un tel velours dans le repos de ses masses sombres et heu-
reuses
qu’en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient sur
ce
lac de soleil semblaient savoir qu’ils étaient des gages de
calme
et de bonheur. >> Finalement, les reflets de la ferronnerie, au
dessin
de lierre, deviennent << l’ombre même de la présence de
Gilberte
qui était peut—être déjà aux Champs—Elysées, et dès que
j’y
arriverais, me dirait : “Commençons tout de suite à jouer aux
barres,
vous êtes dans mon camp.” ».
Sa
conception romanesque de Gilberte s’étend à ses parents:
<<
Tout ce qui les concernait était de ma part l’objet d’une préoc-
cupation
si constante que les jours ou, comme ceux—là, M. Swann
(que
j’avais vu si souvent autrefois sans qu’il excitait ma curiosité
quand
il ,était lié avec mes parents) venait chercher Gilberte aux
DU COTE DE CHEZ SWANN
323
Champs-Elysées,
une fois calmé les battements de coeur qu’avait
excité
en moi l’apparition de son chapeau gris et de son manteau
à
pèlerine, son aspect m’impressionnait encore comme celui d’un
personnage
historique sur lequel nous venons de lire une série
d’ouvrages
et dont les moindres particularités nous passionnent.
[...]
Pour moi, Swann était surtout son père, et non plus le Swann
de
Combray ; comme les idées sur lesquelles j’embranchais main—
tenant
son nom étaient différentes des idées dans le réseau des—
quelles
il était autrefois compris et que je n’utilisais plus jamais
quand
j’avais à penser à lui, il était devenu un personnage nou—
veau.
» Marcel essaye même d’imiter Swann : << Pour tâcher de lui
ressembler,
je passais tout mon temps à table à me tirer sur le nez
et
à me frotter les yeux. Mon père disait : “Cet enfant est idiot, il
deviendra
affreux.” »
La
dissertation sur l’amour de Swann qui occupe le milieu du
volume
témoigne du désir du narrateur de trouver une ressem-
blance
entre Swann et lui-même. Les affres de la jalousie que
connait
Swann se retrouveront dans le volume central de l’oeuvre
lorsqu’il
sera question de l’amour du narrateur pour Albertine;
Du
côté de chez Swann se termine lorsque le narrateur, devenu
un
adulte de trente-cinq ans au moins, retourne au Bois de Boulo-
gne,
un matin de novembre, et nous livre un extraordinaire
Compte
rendu de ses impressions et de ses souvenirs. Sur un
arrière—plan
de bois lointains et sombres, quelques arbres gardant
encore
leur feuillage, mais d’autres désormais dépouillés, un double
rang
de marronniers oranges « semblait, comme dans un tableau a
peine
commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui
n’aurait
pas mis de couleur sur le reste [...] >>. L’impression créée
est
artificielle. « Et le Bois avait l’apparence provisoire et factice
d’une
pépinière ou d’un parc ou, soit dans un intérêt botanique,
soit
pour la préparation d’une fête, on vient d’installer, au milieu
des
arbres de sorte commune qui n’ont pas encore été déplantés,
deux
ou trois espèces précieuses, aux feuillages fantastiques et
qui
semblent autour d’eux réserver du vide, donner de l’air, faire
de
la clarté; » La lumière horizontale du soleil à cette heure mati-
nale
touche la cime des arbres comme plus tard, au crépuscule,
324 LITTERATURES I
<<
elle s’allume comme une lampe, projette à distance sur le
feuillage
un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprêmes
feuilles
d’un arbre qui reste le candélabre incombustible et terne
de
son faîte incendié. Ici, elle épaississait, comme des briques, et,
comme
une jaune maçonnerie persane à dessins bleus, cimentait
grossièrement
contre le ciel les feuilles des marronniers, là au
contraire
les détachait de lui, vers qui elles crispaient leurs doigts
d’or
>>. ‘
Comme
sur un plan en couleurs, on peut repérer les différents
endroits
du Bois. Durant des années, les arbres ont partagé la vie
des
belles dames qui, dans le passe, se promenaient à leur pied:
<<
Forces depuis tant d’années par une sorte de greffe à vivre en
commun
avec la femme, ils m’évoquaient la dryade, la belle mon-
daine,
rapide et colorée, qu’au passage ils couvrent de leurs bran-
ches,
et obligent à ressentir comme eux la puissance de la saison ;
ils
me rappelaient le temps heureux de ma croyante jeunesse,
quand
je venais avidement aux lieux ou des chefs—d’oeuvre d’élé-
gance
féminine se réaliseraient pour quelques instants entre les
feuillages
inconscients et complices. » Les gens sans élégance
qu’il
croise à présent lui rappellent ce qu’il a connu autrefois:
<<
Aurais-je même pu leur faire comprendre l’émotion que j’éprou—
vais
par les matins d’hiver à rencontrer Mme Swann à pieds, en
paletot
de loutre, coiffée d’un simple béret, que dépassaient deux
couteaux
de plumes de perdrix , mais autour de laquelle la tiédeur
factice
de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet
de
violettes qui s’écrasait à son corsage et dont le fleurissement
vivant
et bleu en face du ciel gris, de l’air glacé, des arbres aux
branches
nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le
temps
que comme un cadre et de vivre dans une atmosphère
humaine,
dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient dans les
vases
et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant 1e
canapé
de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la
neige
tomber ? »
Le
volume se termine sur la Vision, par le narrateur, du passé
dans
le temps et dans l’espace: << Le soleil s’était caché. La
nature
recommençait a régner sur le Bois d’où s’était envolée
326 LITTERATURES I
semblant
de réalité sur ce bois artificiel l’aide « à mieux compren-
dre
la contradiction que c’est de chercher dans la réalité les
tableaux
de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme
qui
leur vient de la mémoire même et de n’être pas perçus par les
sens.
La réalité que j’avais connue n’existait plus. ll suffisait que
Mme
Swann n’arrivât pas toute pareille au même moment, pour
que
l’Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n’appar—
tiennent
pas qu’au monde de l’espace ou nous les situons pour
plus
de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu
d’impressions contiguës, qui formaient notre vie d’alors ; le sou—
venir
d’une certaine image n’est que le regret d’un certain ins-
tant
; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas !
comme
les années. >>
Ce
qui ressort de tout cela est que le simple souvenir, l’acte de
visualiser
rétrospectivement quelque chose, n’est pas la bonne
méthode,
ne recrée pas le passé. La fin de Du côté de chez Swann
n’illustre
que l’un des différents moyens d’appréhender le passé,
qui,
éclairant l’esprit de Marcel par degrés successifs, préparent
l’expérience
finale à travers laquelle lui apparaîtra la réalité que,
tout
au long de l’oeuvre, il à cherchée. Cet événement se situe
dans
la deuxième partie, chapitre 3, du dernier volume, le Temps
retrouvé,
au moment où il découvre pourquoi la simple mémoire
ne
suffit pas, et ce qui, par contre, est indispensable : le processus
démarre
lorsque Marcel, entrant dans la cour de l’hôtel de Guer-
mantes
pour se rendre à la réception finale, doit se ranger vive-
ment
pour éviter une voiture, et recule << assez pour buter malgré
moi
contre des pavés assez mal équarris derrière lesquels était une
remise.
Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon
pied
sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent,
tout
mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’a
diverses
époques de ma vie m’avaient donné la vue d’arbres que
j’avais
cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de
Balbec,
la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une made—
leine
trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai
parlé
et que les dernières oeuvres de Vinteuil m’avaient paru syn-
thétiser.
Comme au moment on je goûtais la madeleine, toute
327 LITTERATURES I
inquiétude
sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipé à s.
Ceux
qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes
dons
littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trou-
vaient
levés comme par enchantement. Cette fois, je me promet-
tais
bien de ne pas me résigner à ignorer pourquoi, sans que
j’eusse
fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument
décisif,
les difficultés, insolubles tout à l’heure, avaient perdu
toute
importance, comme je l’avais fait le jour où j’avais goûté
d’une
madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je
venais
d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que
j’avais
éprouvée en mangeant la madeleine, et dont j’avais alors
ajourné
de rechercher les causes profondes. »
Le
narrateur est à même d’identifier la sensation qui surgit du
passé
comme une sensation ressentie un jour à Venise : << La sen-
sation
que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du
baptistère
de Saint Marc m’avait rendu avec toutes les autres sen-
sations
jointes ce jour-là à cette sensation-là, qui était restée dans
l’attente,
à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieuse-
ment
fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même, le goût
de
la petite madeleine m’avait rappelé Combray. » Cette fois, il
décide
de creuser le mécanisme jusqu’au bout et, tandis qu’il
attend
dans l’antichambre, toutes ses sensations désormais en
éveil,
le tintement d’une cuillère contre une assiette, le toucher
d’un
napperon amidonné, le bruit même d’une conduite d’eau
chaude,
le renvoient à un flot de souvenirs, de sensations similai—
res
dans le passé : << à ce moment même, dans l’hôtel du prince
de
Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant
M.
Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable,
criard
et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin
-
Swann était parti, et que maman allait monter, je les entendais
encore,
je les entendais eux—mêmes, eux situés pourtant si loin
dans
le passé. »
Mais
le narrateur sait que ce n’est pas assez : << Ce n’était pas
Plus
sur la place Saint—Marc que ce n’avait été à mon second
voyage
à Balbec, ou à mon retour à Tansonville, pour voir
Gllberte,
que je retrouverais le Temps perdu, et le voyage que ne
faisait
que me proposer une fois de plus l’illusion que ces impres—
328 LITTERATURES I
sions
anciennes existaient hors de moi—même, au coin d’une cer-
taine
place, ne pouvait être le moyen que je cherchais. [...] Des
impressions
telles que celles que je cherchais à fixer ne pouvaient
que
s’évanouir au contact d’une jouissance directe qui a été
impuissante
à les faire naitre. La seule manière de les goûter
davantage,
c’était de tâcher de les connaitre plus complètement la
où
elles se trouvaient, c’est—à—dire en moi-même, de les rendre
claires
jusque dans leurs profondeurs. >> Le problème est de trou-
ver
le moyen d’empêcher ces impressions de disparaître sous la
pression
du présent. Une prise de conscience qui apparait alors
que
la continuité entre le passé et le présent fournit une première
réponse
: << C’est en moi-même que j’étais oblige de redescendre.
c’est
donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et
l’instant
présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne
savais
pas que je portais. Quand il avait tinté, j’existais déjà, et,
depuis,
pour que j’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il
n’y
eût pas discontinuité, que je n’eusse pas un instant pris de
repos,
cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puis-
que
cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore
le
retrouver, retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus pro-
fondément
en moi. C’était cette notion du temps incorporé, des
années
non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de
mettre
si fort en relief dans mon oeuvre. >>
Neanmoins,
il y a là quelque chose de plus que la mémoire,
quelque
vivante et continue qu’elle soit. ll faut rechercher le
sens
profond des choses: << Car les vérités que l’intelligence
saisit
directement à claire-voie dans le monde de la pleine
lumière
ont quelque chose de moins profond, de moins néces—
saire
que celles que la vie nous à malgré nous communiquées,
en
une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos
sens,
mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans
ce
cas comme dans l’autre, qu’il s’agisse d’impressions comme
celles
que m’avait données la vue des clochers de Martinville,
ou
de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux mar-
ches
ou le goût de la madeleine, il fallait tacher d’interpréter les
sensations
comme les signes d’autant de lois et d’idées, en
essayant
de penser, c’est—à-dire de faire sortir de la pénombre ce
DU COTE DE CHEZ SWANN
329
que
j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. >> Ce
qu’il
a appris, C’est que l’épluchage intellectuel des souvenirs ou
des
sensations du seul passé ne lui a jamais révélé leur significa-
tion.
Pendant bien des années, il a essayé : << Déjà à Combray, je
fixais
avec attention devant mon esprit quelque image qui
m’avait
forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher,
une
fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces
signes
quelque chose de tout autre que je devais tâcher de
découvrir,
une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces carac-
tères
hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des
objets
matériels. »
Il
comprend à présent qu’en réalité, il n’est pas libre de choisir,
comme
par un simple effort délibéré de mémoire, les souvenirs du
passé
: réminiscences et figures << m’étaient données telles quelles.
et
je sentais que ce devait être la griffe de leur authenticité. Je
n’avais
pas été chercher les deux pavés de la cour où j’avais buté.
mais
seulement la façon fortuite, inévitable, dont la sensation
avait
été rencontrée, contrôlait la vérité d’un passé qu’elle ressus-
citait,
des images qu’elle déclenchait, puisque nous sentons son
effort
pour remonter vers la lumière, que nous sentons la joie du
réel
retrouvé. Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau fait
d’impressions
contemporaines, qu’elle ramène à sa suite, avec
cette
infaillible proportion de lumière et d’ombre, de relief et
d’omission,
de souvenir et d’oubli, que la mémoire ou l’observa—
tion
consciente ignoreront toujours >>. La mémoire consciente
reproduit
seulement «la chaîne de toutes les impressions inéxac-
tes,
ou ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui
constitue
pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce
mensonge—là
que ne ferait que reproduire un art soi—disant “vécu”,
simple
comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et
si
vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence
constate
», alors que << la grandeur de l’art véritable, au contraire,
[...]
c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette
réalité
loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écar—
tons
de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur
et
d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui
substituons,
cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans
330 LITTERATURES I
l’avoir
connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie,
la
vie enfin découverte et éclaircie. [...] >>
Le
pont entre le passé et le présent que Marcel découvre alors
est
que : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport
entre
ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultané-
ment.
» Bref, pour qu’il y- ait recréation du passé, il faut que se
produise
autre chose qu’une simple opération de mémoire : il faut
qu’il
y ait combinaison d’une sensation présente (particulièrement
goûtt,
odeur, toucher, son) et d’une résurgence d’un souvenir,
d’une
sensation passée. Pour citer Derrick Léon: « Donc, si à
l’instant
de cette résurrection [comme celle de Venise à partir des
dalles
inégales de la cour de Guermantes], au lieu d’effacer le
présent,
on peut continuer à en avoir conscience, si l’on peut
conserver
le sentiment de sa propre identité, et au même instant
vivre
pleinement ce moment que l’on a cru longtemps ne plus
exister,
alors, et alors seulement, on est enfin en pleine possession
du
temps perdu. » Autrement dit, un bouquet de sensations dans le
présent
et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé,
voilà
ou la sensation et la mémoire se rejoignent, ou le temps
perdu
se retrouve.
La
révélation atteint son plein achèvement lorsque le narrateur
prend
conscience du fait que le seul moyen que nous ayons de
nous
ressaisir ainsi du passé est l’oeuvre d’art, et c’est ce à quoi il
se
consacre : « tâcher d’interpréter les sensations comme les
signes
d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est—à-
dire
de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le
convertir
en un équivalent spirituel, or, ce moyen qui me parais-
sait
le seul, qu’était-ce autre chose que faire une oeuvre d’art ? »
Et
il découvre enfin que << tous ces matériaux de l’oeuvre littéraire,
c’était
ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi dans
les
plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la
couleur
emmagasinée par moi, sans que je devinasse plus leur
destination,
leur survivance même, que la graine mettant en
réserve
tous les aliments qui nourriront la plante >>.
«Ilne
se semblait pas >>, écrit-il en conclusion, << que j’aurais
encore
la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui
descendait
si loin, que je portais si douloureusement en moi ! Si
DU COTE DE CHEZ SWANN
331
du
moins je m’étais laissé assez de temps pour accomplir mon
oeuvre,
je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce temps
dont
l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y
décrirais
les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres
monstrueux,
comme occupant dans le temps une place autrement
considérable
que celle si restreinte qui leur est réservée dans
l’espace,
une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils
touchent
simultanément, comme des géants, plongés dans les
années,
à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquel-
les
tant de jours sont venus se placer —— dans le Temps. >>
FIN


Comments
Post a Comment