Proust selon Vladimir Nabokov

VLADIMIR NABOKOV 

Du côté de chez Swan  Littératures 

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Un lecteur superficiel .de l’oeuvre de Proust — si tant est que
l’on puisse associer les deux mots, car un lecteur superficiel, sera
la proie d’un tel ennui, sera si absorbé par ses propres bâillements,
qu’il n’arrivera jamais au bout du livre —,un lecteur inexpérimenté,
disons, pourrait avoir l’impression que l’un des principaux
soucis de l’auteur est d’explorer les ramifications et les
alliances qui relient entre elles diverses familles de l’aristocratie
et qu’il éprouve un étrange plaisir lorsqu’il découvre qu’une
personne qu’il a eu l’habitude de considérer comme un modeste
homme d’affaires évolue dans le «grand monde », ou lorsqu’il
découvre que quelque grand mariage a créé entre deux  familles un
lien tel qu’il n’aurait pu lui-même  l’imaginer en rêve. Le lecteur
terre à terre conclura probablement que l’action du livre tourne
principalement autour d’une série de réceptions; un diner, par
exemple, occupe cent cinquante pages, une soirée, un demi
volume. Dans la première partie de l’oeuvre, on découvre le  très
philistin salon de Mme Verdurin,  à l’époque où il était fréquenté
par Swann, et l’on assiste à une soirée chez Mme de Sainte
Euverte, au moment on Swann prend pour la première fois
conscience du caractère désespéré de sa passion pour Odette; puis,
dans les livres suivants, on rencontre d’autres salons, d’autres
réceptions, un dîner chez Mme de- Guermantes, un concert Chez
Mme Verdurin, et un après—midi dans la même maison d6 la
même dame, mais qui est entre-temps devenue, par alliance, princesse
de Guermantes ;c’est au cours de cette réception finale dans le dernier
volume, le Temps retrouvé, que le narrateur prend conscience des
changements que le temps a opérés sur tous ses amis et reçoit le choc
de l’inspiration – ou plutôt une série de chocs – qui le décide à se mettre


sans plus de délai à son œuvre, à la reconstitution du passé.

Du côté de chez Swan Littératures


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Arrivé à ce point de l’œuvre, on peut être tenté de dire que

Proust est le narrateur, qu’il est, lui personnellement, les yeux et les
Oreilles du livre. Mais la réponse reste non. Le livre que le narrateur
du livre de Proust est censé écrire est toujours un livre—à—l’intérieur—
du—livre et n’est pas exactement A la recherche du temps perdu, de
même que le narrateur n’est pas exactement Proust. 11 y a la une
variation focale qui produit un effet d’arc-en-ciel; c’est à travers
cette boule de cristal si particulière a Proust qu’il faut lire son livre.
Ce n’est pas un miroir des moeurs, pas une autobiographie, pas un
récit historique. Ce n’est que pure imagination de la part de Proust,
tout comme Anna Karénine est un produit de l’imagination; tout
comme << La métamorphose » est un produit de l’imagination — tout
comme l’université ou nous sommes sera un produit de l’imagination
si jamais il se trouve qu’un jour j’écrive, rétrospectivement,
quelque chose à son sujet. Le narrateur, dans l’oeuvre, est l’un des
personnages de l’oeuvre, qui se nomme Marcel. Autrement dit, il y
a Marcel l’indiscret, et il y a Proust l’auteur. A l’intérieur du
roman, le narrateur Marcel songe, dans le dernier volume, au roman
idéal qu’il va écrire. L’oeuvre de Proust n’est qu’une copie de ce
roman idéal — mais quelle copie !

ll faut étudier Du côté de chez Swan sous l’angle voulu, il faut
le voir dans la perspective de l’oeuvre entière, comme Proust
entendait qu’on le vît. 'Si nous voulons comprendre pleinement le
volume initial, il nous faut d’abord accompagner le narrateur à la
réception du dernier volume. Nous y reviendrons plus tard de
façon plus détaillée, mais, pour le moment, écoutons ce que dit
Marcel, lorsqu’il commence à comprendre les chocs qu’il a
ressentis :

<< Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre
Ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément


290 LITTERATURES I

rapport unique que l’écrivain doit retrouver pour en
enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents.
On peut faire se succéder indéfiniment dans une description les
objets qui figuraient dans le lieu décrit, la Vérité ne commencera
qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents,
posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui
qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la
science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau
style, ou même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qua-
lité commune a deux sensations, i1 dégagera leur essence en les
réunissant l’une et l’autre, pour les soustraire aux contingences
du temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien
indescriptible d’une alliance de mots. La nature elle—même, a ce
point de vue, ne m’avait-elle pas mis sur la voie de l’art, n’était-
elle pas commencement d’art, elle qui souvent ne m’avait
permis de connaitre la beauté d’une chose que longtemps après
dans une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses clo-
ches, les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre
calorifere a eau ? »

Ce nom de Combray introduit 1e thème important des deux
« cotés ». Au cours du roman, tout au long de ses sept parties
(sept parties comme les sept jours d’une semaine de création ini-
tiale, sans 1e repos du dimanche), au long de tous ces volumes,
1e narrateur garde dans son champ de Vision ces deux promena-
des qu’il faisait enfant dans la minuscule ville de Combray: la
promenade du cote de Méséglise, en passant par chez Swann, à
Tansonville, et la promenade du côté de la propriété de campa-
gne  des Guermantes. Tout 1e récit, au long des quinze volumes
de l’édition originale, est une investigation des personnages
associés, d’une manière ou d’une autre, aux deux promenades de
sa jeune existence. En particulier, 1a détresse du narrateur
enfant, a l’idée que sa mère ne va pas venir l’embrasser dans
son lit, est une préfiguration de la détresse et de l’amour de
Swann, tout comme l’amour de l’enfant pour Gilberte, puis 1a
principale intrigue avec une jeune fille nommée Albertine, sont
des amplifications de la liaison entre Swan et Odette. Mais les
deux promenades ont encore une autre signification. Comme


DU COTE DE CHEZ SWANN    291

l’ écrit Derrick Léon dans son Introduction à Proust (1940):
«Marcel ne prend pas conscience, jusqu’au moment où il voit
les deux promenades de son enfance réunies en la personne de
la petite-fille de Swann (l’enfant de Gilberte) du fait que notre
façon de découper la Vie en segments est purement arbitraire et
ne correspond a aucun aspect de la Vie en elle-même, mais uni-
quement à la déficience de la Vision que nous avons d’elle. Les
mondes séparés de Mme Verdurin, de Mme Swann et de
Mme de Guermantes ne sont essentiellement qu’un seul et même
monde, et n’ont jamais été séparés que par le snobisme ou quel—
que caprice des usages mondains. Ces trois mondes n’en for-
ment qu’un seul, non pas parce que Mme Verdurin épouse
finalement le prince de Guermantes, non pas parce que la fille
de Swann se trouve épouser le neveu de Mme de Guermantes, et
non pas parce qu’Odette elle-même couronne sa carrière en
devenant la maitresse de M. de Guermantes, mais parce que cha-
cune d’elles évolue dans une sphère qui est formée d’éléments
similaires — et la est le caractère mécanique, superficiel, automa-
tique de l’existence >>, que nous connaissons déjà par les oeuvres

de Tolstoï*.

Le style, je vous le rappelle, est la manière d’un auteur, sa
manière particulière, qui le distingue de tout autre auteur. Si je
choisis pour vous trois passages de trois auteurs différents que
vous connaissez, si je les choisis de telle sorte que rien dans leur
sujet ne puisse fournir 1e moindre indice, et si vous vous excla-
mez avec une charmante assurance : « C’est du Gogol ! C’est du
Stevenson ! Bon sang, c’est du Proust ! >>, vous fondez votre choix
sur de frappantes différences de style. Le style de Proust renferme
trois éléments particulièrement distinctifs :

1. Une grande richesse d’images métaphoriques, comparaison
sur comparaison. C’est à travers ce prisme que nous découvrons
1a beauté de l’oeuvre de Proust. Pour Proust, le terme « méta-
phore » est souvent pris au sens large, comme synonyme de

* Ici et ailleurs, V. N. insère ses propres remarques à l’intérieur ou a la fin des cita-
tions. (NdFB)

  

292 LITTERATURES I

« forme hybride* » où de comparaison en général, parce que, pour
lui, la comparaison évolue constamment vers la métaphore et
vice-versa, avec prédominance de la métaphore.

2. Une tendance a charger et a étirer la phrase jusqu’à la limite
de sa longueur et de sa largeur, a bourrer le petit soulier qu’est la
phrase d’un nombre miraculeux d’incidentes, de parenthèses, de
subordonnées et de sub-subordonnées. En matière de générosité
verbale, c’est un véritable père Noël.

3. Chez les romanciers qui l’ont précédé, il y avait une distinc-
tion très nette entre passage descriptif et partie dialoguée : un pas-
sage de nature descriptive, puis l’on passe a la conversation, et
ainsi de suite. Notez qu’il s’agit là d’une méthode encore en
usage aujourd’hui dans la littérature conventionnelle, la littérature
de série B et de série C, qu’on sert en bouteilles, et une littérature
non cotée qu’on débite a pleins seaux. Mais, chez Proust, conver-
sations et descriptions s’entremêlent, créant une nouvelle unité où
fleur et feuille . et insecte appartiennent a un seul et même arbre en
fleurs.

<< Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Cette phrase
sur laquelle s’ouvre 1e livre est la clef du thème, avec son centre
dans la chambre a coucher d’un enfant sensible. L’enfant essaie
de dormir : « [. . .] j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou
moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, rele-
vant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte
ou le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit
chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation
qu’il doit a des lieux nouveaux, a des actes inaccoutumés, a la
causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui 1e sui-
vent encore dans le silence de la nuit, a la douceur prochaine du
retour. >> Le sifflement des trains relève les distances comme le
chant d’un oiseau dans la foret, comparaison additionnelle, com-
paraison seconde, procédé typiquement proustien pour ajouter a
une image toute la couleur et toute la force possibles. Vient

* V. N. illustre une simple comparaison par : « Le brouillard était comme
Un voile », une simple métaphore par : « Il y avait; un voile de brouillard
», et une comparaison hybride par: << Le voile de brouillard était comme
le sommeil du silence», combinant a la fois comparaison et métaphore.
(N dFB)


DU COTE DE CHEZ SWANN  293

ensuite le développement logique de l’idée de train, la description
d’un voyageur et de ses sensations. Cette façon de déplier l’image
comme un éventail est un procédé caractéristiquement proustien.
il diffère des comparaisons décousues de Gogol par sa logique et
sa poésie. La comparaison de Gogol est toujours grotesque, une

parodie d’Homère, et ses métaphores sont des cauchemars, alors
que celles de Proust sont des rêves.

Un peu plus loin, << comme Eve naquit d’une côte d’Adam »,
naît une femme dans le sommeil de l’enfant :

<< Quelquefois, comme Eve naquit d’une cote d’Adam, une
femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma
cuisse. [...] Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur
voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’appa—
raissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
quittée, i1 y avait quelques moments a peine; ma joue était
chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids
de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits
d’une femme que j’avais connue dans la Vie, j’allais me donner
tout entier a ce but: 1a retrouver, comme ceux qui partent en
voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent
qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu a peu
son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve. »
Nous retrouvons la le même procédé de l’éventail, 1a quête de la
femme comparée à la démarche de ceux qui partent en voyage,
etc. D’autres quêtes, d’autres apparitions, d’autres désillusions
formeront l’un des thèmes principaux de l’ensemble de l’oeuvre.

L’éventail peut couvrir des années en quelques lignes. De
l’enfant qui dort, s’éveille, se rendort, nous passons imperceptible-
ment à ses habitudes de sommeil et de réveil a l’âge d’homme,
dans le présent actuel de la narration :

« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des
heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct
en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il
occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil. [...] Mais il
suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil  fut profond et
détendit entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du

lieu ou je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la




294 LITTERATURES 1

nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas
au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité
première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond
d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais
alors le souvenir — non encore du lieu où j’etais, mais de
quelques-uns de ceux que j’avais habités et ou j’aurais pu être —
venait  à moi comme un secours d’en-haut pour me tirer du néant
d’où je n’aurais pu sortir tout seul [...]. >>

La mémoire du corps prenait alors le relais et << cherchait,
d’après la forme de sa fatigue, a repérer la position de ses mem-
bres pour en induire la direction du mur, la place des meubles,
pour reconstruire et pour nommer la demeure ou il se trouvait.
Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses
épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où
il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, chan-
geant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillon-
naient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
hésitait au seuil des temps et des formes, eut identifié le logis en
rapprochant  les circonstances, lui —mon corps — se rappelait
pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour
des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais
en m’y endormant et que je retrouvais au réveil ». Nous traver-
sons une succession de chambres et de métaphores; l’espace
d’un instant, le narrateur est à nouveau un enfant, dans un grand
lit à baldaquin, << et aussitôt je me disais: “Tiens, j’ai fini par
m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bon-
soir.” » A cet instant, il était de retour à la campagne, avec son
grand—père, mort bien des années auparavant. Puis il est chez
Gilberte (qui est à présent Mme de Saint—Loup), dans la Vieille
maison de Swann a TansonVille, puis dans toute une série de
chambres, en hiver et en été. Finalement, il se reveille réelle-
ment, dans le temps présent (a l’âge d’homme), dans sa propre
maison a Paris, mais le branle ayant été donné à sa mémoire,
« généralement, je ne cherchais pas à me rendormir tout de
suite ; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler
notre vie d’autrefois a Combray chez ma grand—tante, a Balbec,
à Paris, a Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les


DU COTE DE CHEZ SWANN 295

lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
 d’elles, ce qu’on m’en avait raconté >>.

Puis, à cette mention de Combray, il est de nouveau dans son
enfance, et de retour dans le temps du réel :

«A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, long—
temps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester,
 sans dormir, loin de ma mère et de ma grand—mère, ma chambre à
coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupa-
tions. >> Lorsqu’il avait l’air particulièrement malheureux, en
attendant l’heure du diner, on coiffait sa lampe d’une lanterne
magique racontant la légende médiévale du méchant Golo et de la
bonne Geneviève de Brabant (une préfiguration de la duchesse de
Guermantes). Les tournois et le tournoiement de la lanterne magi—
que nous amènent, par l’intermédiaire de la suspension de la salle
à manger, au petit salon ou la famille se retirait après diner par les
soirées humides, et la pluie sert alors à introduire la grand-mère
— le personnage le plus noble et le plus pathétique du livre —, qui
tenait absolument à parcourir sous la pluie les allées détrempées.
Puis est introduit le personnage de Swann : « [. . .] nous entendions
au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait,
qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant
“sans sonner”, mais le double tintement timide, ovale et doré de la
clochette pour les étrangers [. . .], et bientôt après mon grand-père
disait: “Je reconnais la voix de Swann.” [...] M. Swann, quoique
'beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père,
qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent
mais singulier, chez qui, parait—il, un rien suffisait parfois pour
interrompre les élans du coeur, Changer le cours de la pensée. >>
Swann est un homme du monde, un expert en matière d’art, un
exquis Parisien qui connait la plus grande vogue dans la meilleure
société ; mais ses amis de Combray, la famille du narrateur, n’ont
aucune idée de sa position, et ne voient en lui que le fils de leur
Vieil ami, l’agent de Change. La diversité des aspects sous lesquels
apparaissent les personnages selon la diversité des regards qui les
observent constitue l’un des éléments du livre ; tel, par exemple,
apparait Swann a travers le prisme des idées de la grand-tante de

296 LITTERATURES I

Marcel : « Un jour qu’il était venu nous voir à Paris, après diner,
en s’excusant d’être en habit, Françoise ayant, après son départ,
dit tenir du cocher qu’il avait diné “chez une princesse”, — “Oui,
chez une princesse du demi—monde !” avait répondu ma tante en
haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec
une ironie sereine. »

En ce qui concerne la méthode d’approche des personnages, il
y a une différence fondamentale entre Joyce .et. Proust. Joyce
prend un personnage complet et absolu, connu de Dieu, connu de
Joyce, puis le fait éclater en fragments et éparpille ces fragments
dans l’espace-temps de son livre. Le bon relecteur rassemble les
morceaux du puzzle et peu à peu reconstitue l’ensemble. Proust,
pour sa part, soutient qu’un personnage, une personnalité, n’est
jamais connu de façon absolue, mais seulement comparative. Au
lieu de le hacher menu, il nous montre tel personnage à travers
l’idée que d’autres personnages se font de ce personnage. Et il
espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces
 reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique.

L’introduction se termine sur la description par Marcel de son
désespoir lorsque la présence de quelque invité l’obligeait a dire
bonsoir en bas, ce qui signifiait que sa mère ne viendrait pas
l’embrasser dans son lit ; et l’histoire proprement dite commence
sur l’arrivée, un soir donné, de Swann: << Nous étions tous au jardin
quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette,
On savait que c’était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda
d’un air interrogateur et on envoya ma grand—mère en reconnais-
sance. » La métaphore du baiser est complexe et court tout au
long de l’oeuvre : << Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais
que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester
pendant  toute la durée du diner et que, pour ne pas Contrarier mon
père, maman ne me laisserait pas l’embrasser a plusieurs reprises
devant le monde, comme si c’avait été dans ma chambre. Aussi je
me promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commence-
rait a diner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance
de ce baiser qui serait si court et furtif tout ce que j’en pouvais
faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que
j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir, grâce à ce

DU COTE DE CHEZ SWANN 297

commencement mental de baiser, consacrer toute la minute que
m’ accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme
un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
prépare sa palette et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait a la rigueur se passer de la présence
du modèle. Mais voici qu’avant que le diner fût sonné mon grand—
père eut la férocité inconsciente de dire : “Le petit a l’air fatigue,
il devrait monter se coucher. On dine tard du reste ce soir.” [...]
Je voulus embrasser maman, a cet instant on entendit la cloche du
diner. “Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit
bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons,
monte !”

L’angoisse que connait le jeune Marcel, la lettre qu’il écrit a sa
mère, son attente, et ses larmes lorsqu’elle ne vient pas, préfigu—
rent le thème de la jalousie désespérée dont il souffrira, en sorte
qu’un lien direct est établi entre ses émotions et les émotions de
Swann. Il imagine que Swann aurait ri de bon coeur s’il avait vu
le contenu de la lettre qu’il avait écrite à sa mère, << [...] or, au
contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable
fut le tourment de longues années de sa vie, et personne aussi
bien que lui peut—être n’aurait pu me comprendre; lui, cette
angoisse qu’il y a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir
où l’on n’est pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour
qui la lui a fait connaitre, l’amour, auquel elle est en quelque
sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée ; [. . .].
Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand
Françoise revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l’avait
bien connue aussi, cette joie trompeuse que nous donne quelque
ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand, arri-
vant a l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
redoute où première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de com—
muniquer avec elle. Il nous reconnait, nous aborde familièrement,
nous demande ce que nous faisons la. Et comme nous inventons
que nous avons quelque chose d’urgent à dire à sa parente ou
amie, il nous assure que rien n’est plus simple, nous fait entrer
dans le vestibule, et nous promet de nous l’envoyer avant cinq

>> 
298 LITTERATURES I

minutes. [...] Hélas ! Swann en avait fait l’expérience, les bonnes.
intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui s’irrite
de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu’un qu’elle
n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

« Ma mère ne vint pas, et sans ménagement pour mon amour-
 propre (engagé à ce que la fable de. la recherche dont elle était
censée m’avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie)
fit dire par Françoise ces mots: “Il n’y a pas de réponse” que
depuis j’ai si souvent entendu des concierges de “palaces” ou des
valets de pied de tripots, rapporter a quelque pauvre fille qui
s’étonne : “Comment, il n’a rien dit, mais c’est impossible ! Vous
avez pourtant bien remis ma lettre. C’est bien, je vais attendre
encore.” Et -— de même qu’elle assure invariablement n’avoir pas
besoin du bec supplémentaire que le concierge veut allumer pour
elle et reste la [...] — ayant décline l’offre de Françoise de me
faire de la tisane ou de rester auprès de moi, je la laissai retourner
à l’office, je me .couchai et je fermai les yeux, en tachant de ne
pas entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jar-
din. »

Cet épisode est suivi d’une description du Clair de lune et du
silence qui illustre parfaitement 1a façon dont Proust emboite les
métaphores. '

Le jeune garçon ouvre la fenêtre et s’assied au pied de son
lit, osant a peine bouger par crainte qu’on ne l’entende en bas..

1. << Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées en une
muette attention. »
 2. Elles semblaient ne pas vouloir << troubler le
clair de lune ». 
3. Or, que faisait le clair de lune ? Le clair de lune
doublait et reculait chaque chose par l’extension devant elle de
son reflet. Quel genre de reflet ? Un reflet qui paraissait « plus
dense et concret » que l’objet lui—même.  
4. Grâce a tous ces
effets, le clair de lune « avait à la fois aminci et agrandi le pay-
sage comme [comparaison additionnelle] un plan replié jusque-là,
qu’on développe ». 
5. Tout n’était pas immobile : << Ce qui avait
besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait. Mais:
son frissonnement minutieux [quel genre de frissonnement . ?];
total, exécuté  jusque dans ses moindres nuances et ses dernières
délicatesses [ce délicat frissonnement], ne bavait pas sur le reste,

DU COTE DE CHEZ SWANN 299

ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit >> — puisqu’il se trou-
vait être illuminé par la lune et que tout le reste était dans
l’ombre. 6. Le silence et les sons au loin. Les sons lointains sont,
à la plage de silence, ce que la tache de feuillage mouvant éclairé
par la lune est au velours de l’ombre. Les sons les plus lointains,
venant de << jardins situés à l’autre bout de la Ville, se percevaient
détaillés avec un tel “fini” qu’ils semblaient ne devoir cet effet de
lointain qu’a leur pianissimo [comparaison additionnelle] comme
[autre comparaison] ces motifs en sourdine si bien exécutés par
l’orchestre du Conservatoire [...]. » On nous décrit à présent ces
motifs en sourdine : << [. . .] quoiqu’on n’en perde pas une note, on
croit les entendre cependant loin de la salle de concert [et nous
voila dans la salle de concert] et que tous les vieux abonnés — les
soeurs de ma grand-mère aussi quand Swann leur avait donné ses
places — tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté les progrès
lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore tourné la
rue de Trévise. »

Les effets de lune changent en fonction de l’époque et de
l’auteur. Il y a une certaine parenté entre Gogol, écrivant les Âmes
mortes en 1840, et Proust composant cette description aux envi—
rons de 1910. Mais la description de Proust use d’un système de
métaphores plus complexe, et elle est poétique et non pas grotes-
que. Pour décrire un jardin éclairé par la lune, Gogol aurait eu lui
aussi recours a une grande richesse d’images, mais ses comparai—
sons désordonnées auraient pris le chemin d’une amplification
grotesque émaillée de quelques superbes touches d’absurdités. Par
exemple, il pourrait comparer l’effet produit par le clair de lune a
du linge tombé du fil où on l’a mis sécher, comme il le fait quel-
que  part dans les Âmes mortes ; mais partant de là, il en arriverait
à dire que le clair de lune était sur le sol comme autant de draps
et de Chemises que le vent avait éparpillés tandis que la blanchis—
seuse dormait tranquillement, rêvant de bulles et d’amidon et de
la jolie robe neuve que sa belle—soeur venait d’acheter. Dans le cas
de Proust, ce qu’il a de particulier, c’est qu’il passe de l’idée de
pâle lumière a l’idée de musique lointaine ; le sens de la vision se
mue peu a peu en sens de l’audition.

300 LITTERATURES I

Mais Proust a eu un précurseur. Dans la sixième partie, chapi-
tre 2, de Guerre et Paix (1864-1869) de Tolstoï, le prince André
est à la campagne dans le manoir d’un parent, le comte Rostov. ll
n’arrive pas a dormir [. . .](2) : << Le prince André quitta son lit, et se;
dirigea vers la fenêtre pour l’ouvrir. A peine eut-il replié les per-
siennes que le Clair de lune s’engouffra dans la chambre, comme
s’il n’eut attendu que cette occasion. Il ouvrit la fenêtre. La nuit
était fraiche et fixement lumineuse. Les arbres taillés qui se dres-
saient alignés juste en face de la fenêtre étaient noirs d’un côté et
argentés de l’autre. [. . .] Derrière eux, une sorte de toit était tout
brillant de rosée. A droite se dressait un grand arbre, aux feuilles
épaisses, au tronc et aux branches d’un blanc étincelant, et, a,
haut, une lune presque pleine voguait dans un Ciel de printemps;
sans étoiles.

<< Bientôt, à la fenêtre de l’étage au—dessus de lui, il entendit
deux jeunes voix féminines — dont l’une  est celle de Natacha
Rostov —- chanter et répéter une phrase musicale. [. . .] Un peu plus
tard, Natacha se penche a l’extérieur de cette fenêtre au-dessus de
lui, et il entend le froufrou de sa robe et le bruit de sa respira-
tion », et << les sons se figèrent comme la lune et les ombres ».

On peut noter chez Tolstoï  trois particularités qui annoncent
Proust :

1. L’attente du Clair de lune, placé en embuscade (pathétique
illusion). La beauté prête a faire irruption, aimable et caressante
créature à l’instant ou l’esprit humain la découvre. ,,

2. Le graphisme net de la description, paysage noir et argent
gravé d’une main ferme, sans phrases conventionnelles, sans.
clairs de lune d’emprunt. Tout est réel, authentique, voluptueuse-
 ment observé.

3. L’association étroite entre ce qui est vu et ce qui est entendu.
entre ombre de lumière et ombre de son, entre oeil et oreille.

Comparez tout cela a l’évolution de l’image chez Proust. Notez,
le caractère fouillé du Clair de lune chez Proust, les reflets qui sor-i

tent de la lumière comme les tiroirs d’une commode, et l’effet de
distance, et la musique.

Les différentes strates, les différents niveaux de sentiments dans
les métaphores propres a Proust sont illustrés de façon intéres-


 DU COTE DE CHEZ SWANN 301

sante par la description de la méthode qu’adoptait sa grand-mère
pour choisir des cadeaux. [Première strate :] << Elle eut aimé que
j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou
des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire
l’emplette, et bien que la chose représentée eut une valeur esthéti-
que, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité, reprenaient trop vite
leur place dans le mode mécanique de représentation, la photogra—
phie. [Deuxième strate :] Elle essayait de ruser et, sinon d’élimi—
ner entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire,
d’y substituer, pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y
introduire comme plusieurs “épaisseurs” d’art: au lieu de photo-
graphies de la cathédrale de Chartres, des Grandes eaux de Saint—
Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque
grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner
des photographies de la cathédrale de Chartres par Corot, des
Grandes Eaux de Saint—Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par
Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. [Troisième strate ]
Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
chef-d’oeuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
Arrivée a l’échéance de la vulgarité, ma grand—mère tachait de la
reculer encore. Elle demandait a Swann si l’oeuvre n’avait pas été
gravée, [quatrième strate :] préférant, quand c’était possible, des
gravures anciennes ayant encore un intérêt au-delà d’elles—mêmes,
par exemple celles qui représentent un chef—d’oeuvre dans un état
où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure
de la Cène de Leonard avant sa dégradation, par Morghen). >> Elle
agissait de même lorsqu’elle offrait des meubles anciens, ou
lorsqu’ elle donnait à Marcel les romans démodés de George Sand
(1804-1876), écrits cinquante ans auparavant.

Sur sa mère lui faisant la lecture — de ces romans de George
Sand — s’achève le premier thème de l’heure du coucher. Ces
soixante premières pages forment un tout en elles—mêmes, et ren-
ferment la plupart des éléments stylistiques que l’on rencontre
tout au long du roman. Comme le remarque Derrick Léon:
« Enrichie par sa remarquable et vaste culture, son profond amour
et sa profonde intelligence de la littérature classique, de la musi-

302 LITTERATURES I

que et de la peinture, l’oeuvre entière déploie un trésor de compa-
raisons, puisées avec la même facilite et la même pertinence dans
la biologie, la physique, la botanique, la médecine ou les mathé-
matiques, et qui ’ne cesse jamais d’étonner et d’enchanter. >>

Les six pages suivantes ferment également un tout, un épisode
complet, ou thème, qui sert d’avant—propos a la partie « Com-
bray » du récit. Cet épisode, que l’on pourrait intituler << le mira-
cle du tilleul », est celui de la fameuse madeleine. Le passage
commence par un résumé métaphorique du premier thème, on
thème du coucher :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je
me ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte
de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil
a ceux que l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque projec-
tion électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les
autres parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large,
le petit salon, la salle a manger, l’amorce de l’allée obscure par
où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le
vestibule ou je m’acheminais vers la première marche de l’esca-
lier, si cruel à monter, qui constituait a lui seul le tronc fort étroit
de cette pyramide irrégulière ; et, au faite, ma chambre à coucher,
avec le petit couloir a porte vitrée pour l’entrée de maman;
[. .  ]»

Il est important de bien noter que la portée de ces souvenirs,
alors même qu’ils s’accumulent, échappe pour l’instant au narra-
teur : << C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous
les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de
son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sen-
sation que nous donnerait cet objet matériel) que nous ne soup-
sonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions
pas.» C’est seulement lors de la dernière réception, dans le
volume qui clôt l’ensemble de l’oeuvre, que le narrateur, qui est
désormais un vieil homme de cinquante ans, reçoit, en une rapide
succession de trois chocs, trois révélations (ce que les critiques
modernes appelleraient des épiphanies) — des sensations  où se

DU COTE DE CHEZ SWANN 303

combinent présent et souvenirs du passé —, les dalles inégales, le
tintement d’une cuillère, la raideur d’un napperon. Et pour la pre—
mière fois, il prend conscience de l’importance artistique de cette
expérience.

Au cours de sa vie, le narrateur a, à plusieurs reprises, éprouvé
cette sorte de choc, sans cependant en reconnaître alors l’impor—
tance. Le premier d’entre eux est la madeleine. Un jour, alors
qu’il avait, disons, 1a trentaine, longtemps après les jours passés à
Combray, du temps de son enfance, << un jour d’hiver, comme je
rentrais a la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me pro—
posa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je
refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya
chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Made-_
leines, qui semblent avoir été moules dans la valve rainurée d’une
coquille de Saint—Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par
la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portais
ames lèvres une cuillerée de thé on j’avais laissé s’amollir un
morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée
de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce
qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux
m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussi—
tôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inof-
fensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour,
en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette
essence n’était pas en moi, elle était moi. J ’avais cessé de me
sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au gout du thé et du
âteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait—elle ? on l’appré—
hender ? »

Les gorgées suivantes commencent a perdre de leur magie.
Marcel pose sa tasse et force son esprit à examiner la sensation,
jusqu’à ce qu’il sente la fatigue. Apres une pause, il recommence
à concentrer toutes ses énergies. « Puis une deuxième fois, je fais
le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore
récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quel-
que chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on

304 LITTERATURES 1

aurait désancré, a une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est,
mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la
rumeur des distances traversées. >> il se débat encore pour tenter
de dégager de la sensation de goût il souvenir visuel de la cir-
constance passée qui est à l’origine de l’expérience: << Et tout
d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin a Combray (parce
que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand
j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie
m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de
tilleul. [7. . .]

« Et dès que j’eus reconnu il goût du morceau de madeleine
trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne
susse pas encore et dusse remettre a bien plus tard de découvrir
pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille
maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor
de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin [...].
Et comme dans ce jeu ou les Japonais s’amusent à tremper dans
un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier
jusque—là indistincts qui, à peine y sont—ils plongés, s’étirent, se
contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs,
des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de
même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc
de M. Swann et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens
du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses
environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville ct
jardins, de ma tasse de thé. >> Ainsi s’achève le second thème, et
s’ouvre, dans la boule de cristal, la section « Combray » du
volume. En ce qui concerne les grands objectifs de l’oeuvre dans
son ensemble, l’accent doit être mis sur l’aveu ; << quoique je ne
susse pas encore et dusse remettre a bien plus tard de découvrir
pourquoi ce souvenir me rendait si heureux ». D’autres rappels du
passé surgiront ça et là au long de l’oeuvre, lui apportant il même
bonheur, mais leur signification continuera à lui échapper
jusqu’au moment on, extraordinairement, dans le volume final,
une série de chocs, mettant en mouvement ses sens et sa mémoire,
se fondront en une seule perception, ,et c’est alors seulement qu’il

DU COTE DE CHEZ SWANN 305

prendra triomphalement conscience de l’importance artistique de
son expérience, et pourra ainsi commencer à écrire le grand cycle

de A la recherche du temps perdu.

La section « Combray >> tourne essentiellement autour de cette
tante Léonie — sa chambre, les relations qu’elle entretient avec
Françoise, la cuisinière, son intérêt pour la vie de la petite Ville, à
laquelle elle ne peut participer physiquement, étant invalide. Ce
sont la des pages faciles à lire. Notez le système de Proust : pen—
dant cent cinquante pages avant sa mort brutale, tante Léonie est
au centre de la toile dont les rayons divergent vers le jardin, vers
la rue, vers l’église, vers les promenades aux environs de Com—
bray et, de temps à autre, reviennent vers la chambre de tante
Léonie.

Laissant sa tante bavarder avec Françoise, Marcel accompagne
ses parents a l’église, et s’ensuit la fameuse description de l’église
Saint—Hilaire de Combray, avec tous ses reflets chatoyants, ses
ornementations de pierre et de verre. Lorsque le nom de Guer—
mantes est mentionné pour la première fois, cette famille roma—_
nesquement aristocratique émerge des couleurs intérieures de
l’église : << Deux tapisseries de haute lice représentaient le couron—
nement d’Esther (la tradition voulait qu’on eut donné à Assuérus
les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guer—
mantes dont il était amoureux), auxquelles leurs couleurs, en fon—
dant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage :
[...]. >> Inutile de répéter que Proust, ayant inventé toute la famille
Guermantes, ne pouvait spécifier de quel roi il s’agissait. Nous
Visitons l’intérieur de l’église, puis nous sommes à nouveau au—
dehors ; et là commence le charmant thème du clocher — le clo—
Cher que l’on voit de partout, << inscrivant sa figure inoubliable à
l’horizon ou Combray n’apparaissait pas encore >>, comme
lorsqu’on l’approchait par train. << Et dans une des plus grandes
promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit
où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense pla—
teau fermé a l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait
seule la fine pointe du clocher de Saint—Hilaire, mais si mince, si
rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui

306 LITTERATURES I

aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature,
cette petite marque d’art, cette unique indication humaine. »
L’ensemble de cette description mérite d’être soigneusement étu-
dié. Une intense vibration de poésie circule à travers tout le pas-
sage, avec sa flèche pourpre se dressant au—dessus d’un
entassement de toits, comme un doigt tendu pour désigner une
série de souvenirs, un point d’exclamation ponctuant 'de tendres
rappels.

Une simple transition nous amène à un nouveau personnage.
Nous sommes allés à l’église, nous sommes en chemin pour ren-
trer à la maison, et nous rencontrons souvent  M. Legrandin, un
ingénieur civil qui vient passer les fins de semaine  dans sa maison
de Combray. Ce n’est pas seulement un ingénieur civil, c’est aussi
un homme de lettres, et, comme on le découvrira peu à peu au
long du livre, le plus parfait spécimen de snob vulgaire. En ren-
trant, nous retrouvons tante Léonie, qui reçoit la visite d’Eulalie,
vieille fille pleine d’énergie, quoique sourde. C’est bientôt l’heure
du repas. Les talents culinaires de Françoise, reflétant le rythme
des saisons, sont magnifiquement rapprochés des quatre-feuilles
qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales. Autrement
dit, la flèche du clocher est toujours là, se profilant au-dessus des
petits plats. Il faut noter la crème au chocolat. Les papilles gusta-
tives jouent un rôle très poétique dans le système grâce auquel
Proust reconstruit le passé. Cette crème au chocolat, était << fugi-
tive et légère comme une oeuvre de circonstance ou elle [Fran-
çoise] avait mis tout son talent [...]. Même en laisser une seule
goutte dans le plat eut témoigné de la même impolitesse que se
lever avant la fin du morceau au nez du compositeur. »

Apparaît dans les pages suivantes un thème important, qui
mène a l’une des principales figures féminines du roman, la dame
que nous connaîtrons plus tard comme Odette Swann, la femme
de Swann, mais qui, dans ces pages, apparaît comme un souvenir
anonyme, plus ancien de Marcel: la dame en rose. C’est ainsi
qu’on nous la présente. A une certaine époque, un oncle, l’oncle
Adolphe, habitait également la maison de Combray, mais il ne vit
plus là. Etant jeune garçon, l’auteur lui rendait visite à Paris et
aimait avec lui parler théâtre. Surgissent alors les noms d’actrices


DU COTE DE CHEZ SWANN 307

célèbres, au milieu desquels est glissé le nom d’un personnage
imaginaire, Berma. L’oncle Adolphe était apparemment un vieux
fêtard et, en une circonstance un peu embarrassante, Marcel ren—
contre chez lui une jeune femme en robe de soie rose, une
« cocotte >>, une dame de petite vertu, dont on peut acheter
 l’amour pour un diamant ou une perle. C’est cette charmante
dame qui va devenir la femme de Swann ; mais son identité reste
pour le lecteur un secret bien gardé.

Et nous voilà de retour a Combray et a tante Léonie, qui,
comme une sorte de déesse domestique, domine toute cette partie
du: livre. C’est une invalide un peu ridicule, mais aussi très pathé-
tique, qui est coupée du monde par la maladie, mais que conti-
nuent à passionner tous les commérages de Combray. En un sens,
elle est une sorte de parodie, un reflet grotesque de Marcel lui-
même, en sa qualité d’auteur malade, tissant la toile dans laquelle
il va piéger la vie qui bourdonne autour de lui. Une petite bonne
enceinte occupe un instant le devant de la scène et est comparée a
une figure allégorique dans un tableau de Giotto, exactement
comme Mme de Guermantes apparaissait dans une tapisserie
d‘église. Il ‘faut noter que tout au long de l’oeuvre dans son
ensemble, le narrateur (ou Swann) voit souvent l’apparence physi-
que de tel ou tel personnage en termes de peinture de vieux maî—
tres célèbres, souvent de l’école de Florence. Il y a à cela une
raison principale et une raison secondaire. La raison principale
est, bien sûr, que pour Proust  l’art était la réalité essentielle de la
 vie. L’autre raison est de nature plus intime: en décrivant de
jeunes hommes, il déguisait son appréciation aigüe de la beauté
virile sous le masque de portraits reconnaissables ; et en décrivant
des jeunes femmes, il déguisait sous le même masque son indiffé-
rence sexuelle aux femmes et son inaptitude à décrire leur
charme. Mais au point on nous en sommes, nous ne devons guère
nous étonner du fait que la réalité soit un masque chez Proust.

Vient ensuite un chaud après—midi d’été, véritable condense de
couleurs et de chaleur estivales, avec un jardin, et au milieu du
jardin un livre. Il faut noter la façon dont le livre se fond dans
l’ environnement de Marcel, le lecteur. Rappelez—vous que, après

quelque trente-cinq années, Marcel est continuellement occupé à

308 LITTERATURES I

chercher de nouvelles méthodes pour reconstruire cette petite ville
de sa première adolescence. Et en une sorte de défilé, des soldats
passent au bout du jardin, et bientôt le thème de la lecture amène
un auteur que Proust appelle Bergotte. Ce personnage a quelques
affinités avec Anatole France, mais, dans l’ensemble, Proust a
créé de toutes pièces le personnage de Bergotte (la mort de Ber-
gotte est admirablement décrite dans l’un des romans suivants),
Une fois encore, nous rencontrons Swann et nous trouvons une
première allusion a la fille de Swann, Gilberte, dont Marcel tom-
bera plus tard amoureux. Bergotte, ami de Swann, apprend a la
jeune Gilberte à voir les beautés d’une cathédrale. Marcel est très
frappé par le fait que son auteur favori serve de mentor a une
petite fille dans ses études et dans ses goûts : on trouve là une de

ces projections, l’une de ces relations idéales que l’on retrouve si
souvent chez Proust.

On nous présente un ami de Marcel, un jeune homme nommé
Bloch, un garçon quelque peu pontifiant et extravagant, dans
lequel culture et snobisme vont de pair avec un tempérament
exalté; et avec lui apparaît le thème de l’intolérance raciale.
Swann est juif, comme l’est Bloch, comme l’était Proust du coté
de sa mère, ce qui explique que Proust ait été particulièrement
sensibilisé aux tendances antisémites des milieux aristocratiques
et bourgeois de son temps, tendances qui ont culminé historique—
ment dans l’affaire Dreyfus, le principal événement politique mis
en scène dans les volumes suivants.

Retour a tante Léonie, qui reçoit la Visite d’un prêtre érudit. Le
thème du clocher de l’église se profile à nouveau, et, comme le
carillon d’une pendule, résonne le thème d’Eulalie, de Françoise et
de la bonne enceinte, tandis que sont établies les différentes rela-
tions et attitudes entre ces femmes. Nous trouvons Marcel en train
d’écouter littéralement aux portes du rêve de sa tante — événement
tout a fait singulier dans les annales de la littérature. Ecouter aux
portes est, bien sûr, l’un des plus Vieux procédés littéraires, mais là,
l’auteur va jusqu'aux limites du procédé. Le déjeuner est servi plus
tôt le samedi. Proust exploite beaucoup les petites traditions fami—
liales, ces capricieux rituels domestiques qui distinguent gaiement
une famille d’une autre. Puis, dans les quelques pages suivantes,


DU COTE DE CHEZ SWANN 309

démarre le beau thème des fleurs d’aubépine qui sera plus pleine-
ment développé plus tard. Nous sommes de nouveau à l’église où
les fleurs ornent l’autel : les fleurs << qu’enjolivaient encore les fes-
tons  de leur feuillage sur lequel étaient semés a profusion, comme
sur une traine de mariée, de petits bouquets de boutons d’une blan—
cheur éclatante. Mais sans oser les regarder qu’à la dérobée, je sen—
tais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c’était la nature
elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en
ajoutant l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu
 décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance
populaire et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs
corolles ça et là avec une grâce insouciante, retenant si négligem-
ment, comme un dernier et vaporeux atour, le bouquet d’étamines,
félines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières,
qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de
de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouve—
ment de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles dimi—
nuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive >>.
 À l’église, nous rencontrons un certain M. Vinteuil. Vinteuil est
considéré par tout le monde dans cette ville provinciale de Com—
ray comme un vague excentrique s’occupant un peu de musique,
et  ni Swann ni le jeune Marcel n’ont conscience du fait qu’en réa-
lité sa musique est formidablement célèbre à Paris. Cela marque
le début de l’important thème de la musique. Comme nous
l’ avons déjà remarqué, Proust est passionnément intéressé par les
divers masques sous lesquels la même personne apparaît à diver—
ses autres personnes. Ainsi Swann n’est que le fils d’un agent de
change pour la famille de Marcel, mais pour les Guermantes, il
est une charmante et romanesque personnalité de la société pari—
sienne. Tout au long de ce livre chatoyant, il y a de nombreux
autres exemples de ces valeurs changeantes à l’intérieur des rela—
tions humaines. Vinteuil n’apporte pas seulement le thème d’une
phrase musicale récurrente, la << petite phrase », comme nous le
Verrons plus tard, mais aussi le thème des relations homosexuel-
les, qui est développé tout au long du roman, apportant un éclai—
rage nouveau à tel ou tel personnage. Dans le cas présent, c’est la
fille homosexuelle de Vinteuil qui est en question dans le thème.


310 LITTERATURES I

Marcel est un Sherlock Holmes tout à fait étonnant, et toujours
bien placé par la chance pour observer et entendre tels gestes ou
tels fragments de conversation (soit dit en passant, les premiers
homosexuels de la littérature moderne apparaissent dans Anna
Karénine, 2e partie, chapitre 19, pour être précis, ou Vronski,
prend son petit déjeuner au mess de son régiment. Deux officiers
sont décrits de façon rapide mais vivante, et la description ne
laisse aucun doute sur la nature de leurs relations). La maison de
Vinteuil est située dans un creux au bas des pentes raides d’une
colline, et sur cet escarpement, caché dans les buissons, le narra-
teur se trouve à deux pas de la fenêtre du salon ; il voit le vieux:
Vinteuil placer en évidence sur le piano un morceau de musique
—- sa propre musique — afin d’attirer l’attention des visiteurs qui
approchent, les parents de Marcel, mais au dernier moment, il le
fait disparaître, pour que ses invites n’aillent pas s’imaginer qu’il
n’était heureux de les accueillir que parce que cela lui offrait  une
occasion de leur jouer ses compositions. Quelque quatre-vingts
pages plus loin, le narrateur est à nouveau: caché dans les buissons
et de nouveau observe la même fenêtre. Le vieux Vinteuil est
mort entre—temps. Sa fille est en grand deuil. Le narrateur la voit
poser sur une petite table la photographie de son père, avec les;
mêmes gestes que ceux avec lesquels son père avait préparé Ie
morceau de musique. Son intention, on va le voir, est assez sinis—?
tre, assez sadique : son amie lesbienne insulte le portrait, comme
préambule a leurs échanges amoureux. Toute la scène, soit dit en
passant, est un peu boiteuse dans la perspectives des faits à venir,
et la façon dont elle est providentiellement observée en souligne
la maladresse. Son propos, cependant, est de donner le coup
d’envoi à la longue série de révélations et réévaluations homo-
sexuelles des personnages qui occupent  tant de pages dans les
volumes suivants et amènent tant de modifications dans la façon
dont se présentent divers personnages. Plus tard, aussi, Marcel
sera obsédé de jalousie a l’idée qu’il y a peut—être quelque chose
entre Albertine et la fille de Vinteuil.

Mais revenons à la promenade au retour de l’église, et revenons
à la tante Léonie, l’araignée dans sa toile, et aux préparatifs de
diner de Françoise, on se révèle sa vulgaire cruauté, tant  à l’égard

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN 311

des poulets qu’à l’égard des gens. Legrandin réapparaît un peu
plus tard. C’est un philistin et un snob, qui fait des ronds de
jambe devant une duchesse et ne veut pas qu’elle voie ses hum-
bles amis, la famille du narrateur. Il est intéressant de noter com—
bien les discours de Legrandin commentant les beautés d’un
paysage sont faux et pompeux.

Le thème des deux promenades que faisait la famille dans les
environs de Combray entre maintenant dans son principal stade de
développement. Une promenade menait à Méséglise, désignée
comme « du côté de chez Swann » parce qu’elle passait le long de
la limite de la propriété de Swann à Tansonville ; l’autre était le
« côté de Guermantes », menant vers la propriété du duc et de la
duchesse de Guermantes. C’est du côté de chez Swann que le
thème des aubépines et le thème de l’amour, de la petite fille de
Swann, Gilberte, se rejoignent en un splendide flamboiement d’art
Visuel: << Je le [le petit chemin] trouvai tout bourdonnant de
l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de cha-
pelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amonce—
lées en reposoir [réminiscence de la première introduction du
 thème de l’aubépine clans l’église] ; au—dessous d’elles, le soleil
posait a terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de
traverser une verrière ; leur parfum s’étendait aussi onctueux,
aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la
Vierge [...].

<< Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à
porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à
perdre, a retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme
qui  jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse  juvénile et à
des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux,
elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profu—
sion inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage,
comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descen—
dre plus avant dans leur secret. Je me détournais d’elles un
moment, pour les aborder ensuite avec des forces plus fraiches. >>

Mais lorsqu'il revient les voir, aucune révélation ne s’offre à lui
en présence des aubépines (car Marcel ne connaîtra pas la pleine

312 LITTERATURES I

signification de ses expériences avant l’illumination qui le frap-
pera dans le dernier volume), mais son ravissement s'accroît lors-
que son grand—père lui désigne une fleur particulière : << En effet
c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches.
Elle aussi avait une parure de fête [. . .] mais une parure plus riche
encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au—dessus
des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût déco-
rée, [première comparaison :] comme des pompons qui enguirlan-
dent une houlette rococo, étaient “en couleur”, par conséquent
d’une qualité supérieure, selon l’esthétique de Combray,
[deuxième comparaison :] si l’on en jugeait par l’échelle des prix
dans le “magasin” de la Place ou chez Camus où étaient plus
chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même [troisième
comparaison :] j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui
où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces
fleurs [maintenant la combinaison de toutes les sensations .']
avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable ou de tendre
embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce
qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles
qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants
[...]. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers
aux pots cachés dans des papiers en dentelles dont aux grandes
fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient
mille petits boutons d’une teinte plus pale qui, en s’entrouvrant,
laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de
rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs,
l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. »

Nous en arrivons alors à Gilberte, qui, dans l’esprit de Marcel,
est à tout jamais associée à cette splendeur des aubépines en
fleur : << Une fillette d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de
promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regar-
dait, levant son visage semé de taches roses. [. . .]

<< Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
porte—parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous
les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, cap-
turer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui ; [...] d’un

DU CÔTE DE CHEZ SWANN 313

Second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la
forcer à faire attention à moi, à me connaitre ! Elle jeta en avant
et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-
ère et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut
que nous étions ridicules, car elle se détourna, et d’un air
indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner a son
visage d’être dans leur champ visuel ; et tandis que, continuant à
marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle
laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction,
sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir mais avec
 fixité et un sourire dissimulé que je ne pouvais interpréter
 d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne éduca—
 tion que comme une preuve d’outrageant mépris [. . .].
 «——Allons, Gilberte, Viens, qu’est-ce que tu fais, cria d’une
 voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas
vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de
 coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui
sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune
 fille prit sa bèche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un
 air docile, impénétrable et sournois.
« Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, ,donné comme
 talisman, [...] du mystère de la Vie de celle qu’il désignait
pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle;
déployant sous l’épinier rose, a hauteur de mon épaule, la quintes—
sence de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec
l’inconnu de sa vie où je n’entrerais pas.» Bien sûr, Marcel
entrera dans ce monde, non seulement le monde d’Odette, mais
aussi celui de M. de Charlus, qui deviendra plus tard l’objet du
 grand portrait littéraire d’un homosexuel. Dans leur inno—
cence cependant, les parents de Marcel croient qu’il est l’amant
 de Mme Swann et sont écoeurés que l’enfant vive dans une telle
atmosphère. C’est beaucoup plus tard que Gilberte avouera à
Marcel qu’elle a été mortifiée par son immobilité, tandis qu’il la
regardait sans ébaucher un geste d’amitié auquel elle aurait
répondu.
La promenade du côté de Guermantes longe en partie une jolie
rivière, la Vivonne, coulant parmi les touffes de nénuphars. Le

314 LITTERATURES I

thème de Guermantes prend corps lorsque Marcel voit la duchesse
assister à une cérémonie dans l’église même où son emblématique
image était apparue dans la tapisserie. Il découvre que le nom est
plus beau que la personne qui le porte :

« Tout d’un coup, pendant la messe de mariage, un mouvement
que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une
chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et
 perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et
brillante, et un petit bouton au coin du nez. [...] Ma déception
était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde,
quand je pensais a Mme de Guermantes, que je me la représentais
avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre
siècle, d’une autre manière que le reste des personnes vivantes.
[. . .] je contemplais cette image qui naturellement n’avait aucun
rapport avec celles qui, sous le même nom de Mme de Guerman-
tes, étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle,
elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par
moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois, il
y a un moment seulement, dans l’église; qui n’était pas de la
même nature, n’était pas coloriable à volonté comme elles qui se
laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe [Marcel
voyait les sons en couleurs], mais était si réelle que tout, jusqu’à 
ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son
assujettissement aux lois de la Vie, comme dans une apothéose de 
théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son
petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante,
là où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux
une simple projection lumineuse. [. . .] Mais cette Mme de Guer—
mantes à laquelle j’avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais
qu’elle existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de
puissance encore sur mon imagination qui, un moment paralysée
au contact d’une réalité si différente de ce qu’elle attendait, se mit
à réagir et a me dire : “Glorieux dès avant Charlemagne, les Guer-
mantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux; la
duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant.” [...]
Et mes regards s’arrêtant a ses cheveux blonds, à ses yeux bleus,
à l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rap-

DU COTE DE CHEZ SWANN 315

peler d’autres Visages, je m’écriais devant ce croquis volontaire-
ment incomplet: “Qu’elle est belle ! Quelle noblesse! Comme
c’est bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de
Brabant, que j’ai devant moi !” »

Après la cérémonie, durant le défilé a la sacristie, le regard de
la duchesse s’arrête sur lui : « Et aussitôt je l’aimai. [...] Ses yeux
bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que
pourtant elle m’eût dédiée ; et le soleil, menacé par un nuage mais
dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie,
donnait une carnation de géranium aux tapis rouges qu’on y avait
étendus par terre pour la solennité et sur lesquels s’avançait en
souriant  Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté
rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse
douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines
pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font
comprendre que Baudelaire ait pu appliquer aux sons de la trom—
pette l’épithète de délicieux. »

C’est au cours de ses promenades du côté de Guermantes que
Marcel réfléchit à son avenir en tant qu’écrivain, et qu’il est
découragé par son manque de talent, par le « sentiment de mon
impuissance que j’avais éprouvé chaque fois que j’avais cherché
un sujet philosophique pour une grande oeuvre littéraire >>. il est la.
proie des plus vives sensations, mais il ne comprend pas qu’elles
ont une signification littéraire : << Alors, bien en dehors de toutes
ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un
coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un
chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me
donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher, au—delà de
ce que je voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et
que malgré mes efforts je n’arrivais pas a découvrir. Comme je
sentais que cela se trouvait en eux, je restais la, immobile, à
regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au—delà de
l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand—père,
poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver en fermant les
yeux ; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la
nuance de la pierre, qui, sans que je pusse comprendre pourquoi,
m’avaient semblé pleines, prêtes à s’entrouvrir, à me livrer ce


316 LITTERATURES I

dont elles n’étaient qu’un couvercle. Certes, ce n’était pas des
impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que
j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles
étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur
intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. » 0n
voit ici placées en opposition la littérature des sensations, l’art véri_
table, et la littérature d’idées qui ne produit pas d’art véritable,
à moins de puiser racine dans les sensations. À ce lien profond,
Marcel est aveugle. Il pense a tort qu’il doit consacrer son art à
des choses ayant une valeur intellectuelle, alors qu’en réalité c’est
ce système de sensations qu’il expérimente qui, à son insu, fait
lentement de lui un authentique écrivain.

Il en pressent quelque chose cependant, comme lorsque le
thème des clochers se représente sous une triple forme pendant un
trajet en voiture a cheval : << Au tournant d’un chemin j’éprouvai
tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait a aucun autre, à
apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait
le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les
lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui
de Vieuxvicq, qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et

situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant
tout voisin d’eux.

<< En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplace—
ment de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais
que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque
chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque-
chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. »

Proust fait à présent une chose très intéressante : il compare son
style d'aujourd'hui à son style d’autrefois; Marcel emprunte un
bout de papier et compose une description de ces trois clochers,
que le narrateur va ensuite reproduire. C’est le premier essai litté—
raire de Marcel, et c’est charmant, bien que certaines comparai-
sons, comme celle des fleurs et des jeunes filles portent le sceau
délibéré de la jeunesse. Mais la comparaison a établir est entre les
clochers que le narrateur vient de décrire, de son point de vue
plus tardif, et l’essai littéraire de Marcel, qui est une description
de surface, dépourvue de cette signification qu’il cherchait à

DU COTE DE CHEZ SWANN 317

tatons lorsqu’il expérimenta pour la première fois la sensation née
de ces trois clochers. Il est doublement significatif que le fait
d’écrire ce morceau l’ait << si parfaitement débarrassé de ces clo-
chers et de ce qu’ils cachaient derrière eux ».

La partie Combray, consacrée à ses impressions d’enfance,
s’achève sur un thème qui en marquait le début —— la reconstruc-
tion de sa chambre a Combray, ou i1 passait de longues heures
croyait se retrouver dans cette chambre: << Tous ces souvenirs
ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais
non sans qu’on put distinguer entre eux — entre les plus anciens et
ceux plus récents nés d’un parfum, puis ceux qui n’étaient que les
souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris — sinon
des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces
bigarrures de coloration qui, dans certaines roches, dans certains
marbres révèlent des différences d’origine, d’âge, de “forma-
tion”. » Proust décrit ici trois niveaux d’impressions : 1. Le souve—
nir en tant qu’acte délibéré ; 2. Un vieux souvenir rappelé par une
sensation du présent répétant une sensation du passé; et 3. La
connaissance des souvenirs de quelqu’un d’autre, quoique acquise
de seconde main. Il s’agit une fois de plus d’établir que l’on ne
peut compter sur le simple souvenir pour reconstruire le passé.

La partie Combray a été consacrée aux deux premières catégo—
ries de Proust; c’est la troisième qui est- le sujet de la seconde
partie du volume, intitulée << Un amour de Swann >>, dans laquelle
la passion de Swann pour Odette amènera par la suite a compren—
dre celle de Marcel pour Albertine.

Plusieurs thèmes importants occupent cette seconde partie du
volume. L’un d’eux est << la petite phrase » musicale. L’année pré-
cédente, Swann a entendu, lors d’une soirée, une oeuvre musicale
exécutée au piano et au violon: << Et c’avait déjà été un grand
plaisir quand, au—dessous de la petite ligne du violon, mince,
résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher
à s’élever en un clapotement liquide la masse de la partie de
piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la
mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de
lune.» Et: << Ainsi, à peine la sensation délicieuse que Swann

318 LITTERATURES I

avait ressentie était—elle expirée, que sa mémoire lui en avait
fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire,
mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau
continuait si bien que, quand la même impression était tout d’un
coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. [. . .] Cette fois, il
avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques
instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussj-
tôt des voluptés particulières dont il n’avait jamais eu l’idée avant
de l’entendre, dont  il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les
lui faire connaitre et il avait éprouvé pour elle comme un amour
inconnu. .

« D' un rythme lent, elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis
ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout
d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la
suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait
de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu,
mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des
perspectives inconnues. »

Cette passion pour une phrase musicale avait dans la vie de
Swann ouvert la porte à une possibilité de rajeunissement, de reno-
vation, car il était devenu morose ; mais n’ayant pu découvrir le
compositeur, ni de quelle oeuvre il s’agissait, il cessa d’y penser.
Et voici que lors d’une réception chez Mme Verdurin, ou il n’est
allé que pour retrouver Odette, un pianiste joue une oeuvre qu’il
reconnait, et il apprend que c’est l’andante de la Sonate pour
piano et violon de Vinteuil. Sachant cela, Swann a le sentiment de
tenir solidement la phrase en son pouvoir, de la posséder, comme
le narrateur rêvait de posséder les paysages qu’il voyait. La même
phrase musicale non seulement parle à nouveau à Swann plus loin
dans l’oeuvre, mais encore charme le narrateur à un certain
moment de sa vie. ll faut avoir à l’esprit que Swann est une sorte
de miroir déformant du narrateur lui-même. Swann trace le che-
min, et le narrateur le suit.

Un autre épisode important, et un exemple de la façon dont
Proust déploie un incident, est celui de Swann à la fenêtre d’Odette-
Il est venu la voir après onze heures du soir, mais elle est fatiguée
et maussade, et lui demande de ne pas rester plus d’une demi-

DU COTE DE CHEZ SWANN 319

heure : << Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il
referma lui-même les rideaux du lit et partit. >> Mais saisi de
jalousie, environ une heure plus tard, il lui vient a l’idée que
peut-être elle s’est débarrassée de lui parce qu’elle attendait
quelqu'un d’autre. Il prend un fiacre et se fait arrêter presque en
face de chez elle. La métaphore de Proust est celle du fruit d’or :
<< Parmi l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis long—
temps dans la rue, il en vit une seule d’où débordait — entre les
volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée ——la lumière
qui remplissait la chambre, et qui, tant d’autres soirs, du plus loin
qu’il l’apercevait en arrivant dans la rue, le réjouissait et lui
annonçait : “Elle est la qui t’attend”, et qui maintenant le torturait
en lui disant: “Elle est là avec celui qu’elle attendait.” Il voulait
savoir qui; il se glissa le long du mur jusqu'à la fenêtre, mais
entre les lames obliques des volets, il ne pouvait rien voir; il
entendait seulement dans le silence de la nuit le murmure d’une
conversation. »

En dépit de sa souffrance, il y trouve un plaisir intellectuel, le
plaisir de la vérité ; cette même vérité profonde au—delà de l’émo—
tion que cherchait Tolstoï. << Cette curiosité qu’il sentait s’éveiller
en lui à l’égard des moindres occupations d’une femme, c’était
celle qu’il avait eue autrefois pour l’histoire. Et tout ce dont il
aurait eu honte jusqu'ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ?
demain peut—être, faire parler habilement les indifférents, sou-
doyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus,
aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des
témoignages et l’interprétation des monuments que des méthodes
d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et
appropriée a la recherche de la vérité. » La métaphore suivante
combine l’idée de la lumière dorée et la pure recherche de la
connaissance érudite : le secret d’une fenêtre éclairée et l'interpré-
tation de quelque texte ancien: << Mais le désir de connaitre la
vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réa—
lite de circonstances qu’il eût donné sa vie pour restituer exacte-
ment était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière, comme
sous la couverture enluminée d’or d’un de ces manuscrits pré-
cieux à la recherche artistique elle-même desquels le savant qui

320 LITTERATURES I

les consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté a
connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique,
éphémère et précieux, d’une manière translucide, si chaude et si
belle. Et puis l’avantage qu’il se sentait — qu’il avait tant besoin
de se sentir — sur eux, était peut-être moins de savoir que de pou-
voir leur montrer qu’il savait. »

Il frappe, et se trouve face à face  avec deux vieux messieurs. Il
s’était trompé de fenêtre, « ayant l’habitude, quand il venait chez
Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre a ce que c’était la seule
éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s’était trompé et avait
frappé a la fenêtre suivante qui appartenait a la maison voisine ».
Cette erreur de Swann peut se comparer à l’erreur du narrateur
lorsque, s’appuyant sur sa seule mémoire, il s’efforçait de recons-
truire sa chambre en partant d’une faible lueur, à la fin de la
partie « Combray >>, et s’apercevait des qu’arrivait le jour qu’il
s’était complètement trompé quant à la disposition des divers élé -
ments du décor.

A Paris, dans le jardin des Champs-Elysées « s’adressant à
Une fillette à cheveux roux qui jouait au volant devant la vasque, une
autre, en train de mettre son manteau et de serrer sa raquette, lui
cria, d’une voix brève: “Adieu, Gilberte, je rentre, n’oublie pas
que nous venons ce soir chez toi après diner.” Ce nom de Gilberte
passa prés de moi, évoquant d’autant plus l’existence de celle
qu’il désignait qu’il ne la nommait pas seulement comme un
absent dont on parle, mais l’interpellait >>, et ainsi le souvenir de
la petite fille entraînait avec lui tout le contenu d’une existence
inconnue, partagée, une existence d’ou Marcel était exclus. La
métaphore de la trajectoire du nom, sur laquelle s’ouvre la des—
cription, est suivie d’une autre métaphore, celle du parfum du
nom que l’amie de Gilberte « jetait en plein air dans un cri — lais-
sant déjà flotter dans l’air l’émanation délicieuse qu’il avait fait se
dégager, en les touchant avec précision, de quelques points invisi-
bles de la vie de Mlle Swann ». A son passage, la qualité céleste
du nom est comparée a « un petit nuage d’une couleur précieuse,
pareil a celui qui, bombé au—dessus d’un beau jardin du Poussin,
reflète minutieusement, comme un nuage d’opéra, plein de che-

DU COTE DE CHEZ SWANN 321

vaux et de chars, quelque apparition de la vie des dieux >>. À ces
images s’ajoute à présent entre parenthèses celle de l’espace—
temps dont le contenu mérite d’être noté, bout de pelouse et bout
d’après-midi d’une petite fille, ou le volant joue les métronomes ;
le nuage jette de la lumière << sur cette herbe pelée, à l’endroit ou
elle était un morceau à la fois de pelouse flétrie et un moment de
l’après—midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrêta de le
lancer et de le rattraper que quand une institutrice a plumet bleu
l’eut appelée) » : La lumière que le nom, comme un nuage qui
passe, jette aux yeux de Marcel était << une petite bande mer-
Veilleuse et couleur d’héliotrope », et sous l’effet d’un dédouble—
ment de comparaison, la pelouse se mue alors en tapis volant.

Cette bande de lumière était de couleur mauve; cette teinte
violet pâle qui court tout au long du livre, la couleur même du
temps. Ce mauve rose, ce rose lilas, ce nuage de Violet, est asso—
cié dans la littérature européenne a une certaine sophistication du
tempérament artistique. C’est la couleur d’une orchidée, Cattleya
labiata (l’espèce doit son nom a William Cattley, un solennel
botaniste britannique), une orchidée qui, de nos jours, aux Etats-
Unis, orne régulièrement le sein des matrones aux festivités de
leurs clubs. Cette orchidée, dans les années 90 du siècle dernier à
Paris, était une fleur très rare et très chère. Elle orne les amours
de Swann dans une scène célèbre, mais peu convaincante. De ce
mauve au rose délicat des aubépines dans les chapitres << Com—
bray >>, le prisme enfiévré de Proust offre toute une gamme de
nuances. Que l’on se rappelle la robe rose portée bien des années
auparavant par la jolie dame (Odette de Crécy) dans l’appartement
de l’oncle Adolphe, et, ici, l’association de couleurs suscitée par
sa fille Gilberte. Remarquez, qui plus est, comme un point
d’exclamation ponctuant le passage, le plumet bleu sur le chapeau
(le l’institutrice de la petite fille — plumet tristement absent du
chapeau de la Vieille Françoise.

D'autres effets de dédoublement des métaphores peuvent être
observés dans ce passage, lorsque Marcel, ayant lié connaissance
de Gilberte, joue avec elle dans le jardin. Quand la pluie
menace, il craint qu’on ne laisse pas Gilberte aller aux Champs—
Elysées : << Aussi, si le ciel était douteux, dès le matin, je ne ces—

 322 LITTERATURES I

sais de l’interroger et je tenais compte de tous les présages. » S’il
voit la dame d’en face mettre son chapeau, il espère que Gilberte
pourra faire de même. Mais le temps devient incertain et reste
sombre. Devant la fenêtre, le balcon est gris. Nous avons alors
toute une imbrication de comparaisons :
[1.] << Tout d’un coup, sur
sa pierre maussade, je ne voyais pas une couleur moins terne,
mais je sentais comme un effort vers une couleur moins terne,
[2.] la pulsation d’un rayon hésitant qui voudrait libérer sa lumière.
[3.] Un instant après le balcon était pâle et réfléchissant comme
une eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage
étaient venus s’y poser. >> Ici, regain de comparaisons imbriquées:
un souffle de vent disperse les reflets et la pierre redevient noire :
[1.] << mais, comme apprivoisés [les reflets] revenaient ; elle
Recommençait  imperceptiblement à blanchir,
[2.] et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en musique,
A la fin d’une ouverture, mènent une seule note jusqu’au fortissimo 
suprême, en la faisant passer rapidement par tous
les degrés intermédiaires,
je la voyais atteindre a cet or inaltérable et fixe des beaux jours,
[3.]
sur lequel l’ombre découpée de l’appui ouvragé de .la balustrade
se détachait en noir comme une végétation capricieuse ». Les
comparaisons s’achèvent sur un gage de bonheur: « Avec une
ténuité dans la délinéation des moindres détails qui semblait trahir
une conscience appliquée, une satisfaction d’artiste, et avec un tel
relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et heu-
reuses qu’en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient sur
ce lac de soleil semblaient savoir qu’ils étaient des gages de
calme et de bonheur. >> Finalement, les reflets de la ferronnerie, au
dessin de lierre, deviennent << l’ombre même de la présence de
Gilberte qui était peut—être déjà aux Champs—Elysées, et dès que
j’y arriverais, me dirait : “Commençons tout de suite à jouer aux
barres, vous êtes dans mon camp.” ».

Sa conception romanesque de Gilberte s’étend à ses parents:
<< Tout ce qui les concernait était de ma part l’objet d’une préoc-
cupation si constante que les jours ou, comme ceux—là, M. Swann
(que j’avais vu si souvent autrefois sans qu’il excitait ma curiosité
quand il ,était lié avec mes parents) venait chercher Gilberte aux

DU COTE DE CHEZ SWANN 323

Champs-Elysées, une fois calmé les battements de coeur qu’avait
excité en moi l’apparition de son chapeau gris et de son manteau
à pèlerine, son aspect m’impressionnait encore comme celui d’un
personnage historique sur lequel nous venons de lire une série
d’ouvrages et dont les moindres particularités nous passionnent.
[...] Pour moi, Swann était surtout son père, et non plus le Swann
de Combray ; comme les idées sur lesquelles j’embranchais main—
tenant son nom étaient différentes des idées dans le réseau des—
quelles il était autrefois compris et que je n’utilisais plus jamais
quand j’avais à penser à lui, il était devenu un personnage nou—
veau. » Marcel essaye même d’imiter Swann : << Pour tâcher de lui
ressembler, je passais tout mon temps à table à me tirer sur le nez
et à me frotter les yeux. Mon père disait : “Cet enfant est idiot, il
deviendra affreux.” »

La dissertation sur l’amour de Swann qui occupe le milieu du
volume témoigne du désir du narrateur de trouver une ressem-
blance entre Swann et lui-même. Les affres de la jalousie que
connait Swann se retrouveront dans le volume central de l’oeuvre
lorsqu’il sera question de l’amour du narrateur pour Albertine;

Du côté de chez Swann se termine lorsque le narrateur, devenu
un adulte de trente-cinq ans au moins, retourne au Bois de Boulo-
gne, un matin de novembre, et nous livre un extraordinaire
Compte rendu de ses impressions et de ses souvenirs. Sur un
arrière—plan de bois lointains et sombres, quelques arbres gardant
encore leur feuillage, mais d’autres désormais dépouillés, un double
rang de marronniers oranges « semblait, comme dans un tableau a
peine commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui
n’aurait pas mis de couleur sur le reste [...] >>. L’impression créée
est artificielle. « Et le Bois avait l’apparence provisoire et factice
d’une pépinière ou d’un parc ou, soit dans un intérêt botanique,
soit pour la préparation d’une fête, on vient d’installer, au milieu
des arbres de sorte commune qui n’ont pas encore été déplantés,
deux ou trois espèces précieuses, aux feuillages fantastiques et
qui semblent autour d’eux réserver du vide, donner de l’air, faire
de la clarté; » La lumière horizontale du soleil à cette heure mati-
nale touche la cime des arbres comme plus tard, au crépuscule,

324 LITTERATURES I

<< elle s’allume comme une lampe, projette à distance sur le
feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprêmes
feuilles d’un arbre qui reste le candélabre incombustible et terne
de son faîte incendié. Ici, elle épaississait, comme des briques, et,
comme une jaune maçonnerie persane à dessins bleus, cimentait
grossièrement contre le ciel les feuilles des marronniers, là au
contraire les détachait de lui, vers qui elles crispaient leurs doigts
d’or >>. ‘

Comme sur un plan en couleurs, on peut repérer les différents
endroits du Bois. Durant des années, les arbres ont partagé la vie
des belles dames qui, dans le passe, se promenaient à leur pied:
<< Forces depuis tant d’années par une sorte de greffe à vivre en
commun avec la femme, ils m’évoquaient la dryade, la belle mon-
daine, rapide et colorée, qu’au passage ils couvrent de leurs bran-
ches, et obligent à ressentir comme eux la puissance de la saison ;
ils me rappelaient le temps heureux de ma croyante jeunesse,
quand je venais avidement aux lieux ou des chefs—d’oeuvre d’élé-
gance féminine se réaliseraient pour quelques instants entre les
feuillages inconscients et complices. » Les gens sans élégance
qu’il croise à présent lui rappellent ce qu’il a connu autrefois:
<< Aurais-je même pu leur faire comprendre l’émotion que j’éprou—
vais par les matins d’hiver à rencontrer Mme Swann à pieds, en
paletot de loutre, coiffée d’un simple béret, que dépassaient deux
couteaux de plumes de perdrix , mais autour de laquelle la tiédeur
factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet
de violettes qui s’écrasait à son corsage et dont le fleurissement
vivant et bleu en face du ciel gris, de l’air glacé, des arbres aux
branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le
temps que comme un cadre et de vivre dans une atmosphère
humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient dans les
vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant 1e
canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la
neige tomber ? »

Le volume se termine sur la Vision, par le narrateur, du passé
dans le temps et dans l’espace: << Le soleil s’était caché. La
nature recommençait a régner sur le Bois d’où s’était envolée
l’idée qu’il était le jardin, élyséen de la Femme. » Le retour d’un

DU COTE DE CHEZ SWANN 325







326 LITTERATURES I

semblant de réalité sur ce bois artificiel l’aide « à mieux compren-
dre la contradiction que c’est de chercher dans la réalité les
tableaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme
qui leur vient de la mémoire même et de n’être pas perçus par les
sens. La réalité que j’avais connue n’existait plus. ll suffisait que
Mme Swann n’arrivât pas toute pareille au même moment, pour
que l’Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n’appar—
tiennent pas qu’au monde de l’espace ou nous les situons pour
plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu
d’impressions contiguës, qui formaient notre vie d’alors ; le sou—
venir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain ins-
tant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas !
comme les années. >>

Ce qui ressort de tout cela est que le simple souvenir, l’acte de
visualiser rétrospectivement quelque chose, n’est pas la bonne
méthode, ne recrée pas le passé. La fin de Du côté de chez Swann
n’illustre que l’un des différents moyens d’appréhender le passé,
qui, éclairant l’esprit de Marcel par degrés successifs, préparent
l’expérience finale à travers laquelle lui apparaîtra la réalité que,
tout au long de l’oeuvre, il à cherchée. Cet événement se situe
dans la deuxième partie, chapitre 3, du dernier volume, le Temps
retrouvé, au moment où il découvre pourquoi la simple mémoire
ne suffit pas, et ce qui, par contre, est indispensable : le processus
démarre lorsque Marcel, entrant dans la cour de l’hôtel de Guer-
mantes pour se rendre à la réception finale, doit se ranger vive-
ment pour éviter une voiture, et recule << assez pour buter malgré
moi contre des pavés assez mal équarris derrière lesquels était une
remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon
pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent,
tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’a
diverses époques de ma vie m’avaient donné la vue d’arbres que
j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de
Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une made—
leine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont  j’ai
parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m’avaient paru syn-
thétiser. Comme au moment on je goûtais la madeleine, toute


327 LITTERATURES I

inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipé à s.
Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes
dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trou-
vaient levés comme par enchantement. Cette fois, je me promet-
tais bien de ne pas me résigner à ignorer pourquoi, sans que
j’eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument
décisif, les difficultés, insolubles tout à l’heure, avaient perdu
toute importance, comme je l’avais fait le jour où j’avais goûté
d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je
venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que

j’avais éprouvée en mangeant la madeleine, et dont j’avais alors
ajourné de rechercher les causes profondes. »

Le narrateur est à même d’identifier la sensation qui surgit du
passé comme une sensation ressentie un jour à Venise : << La sen-
sation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du
baptistère de Saint Marc m’avait rendu avec toutes les autres sen-
sations jointes ce jour-là à cette sensation-là, qui était restée dans
l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieuse-
ment fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même, le goût
de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. » Cette fois, il
décide de creuser le mécanisme jusqu’au bout et, tandis qu’il
attend dans l’antichambre, toutes ses sensations désormais en
éveil, le tintement d’une cuillère contre une assiette, le toucher
d’un napperon amidonné, le bruit même d’une conduite d’eau
chaude, le renvoient à un flot de souvenirs, de sensations similai—
res dans le passé : << à ce moment même, dans l’hôtel du prince
de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant
M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable,
criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait qu’enfin
- Swann était parti, et que maman allait monter, je les entendais
encore, je les entendais eux—mêmes, eux situés pourtant si loin
dans le passé. »

Mais le narrateur sait que ce n’est pas assez : << Ce n’était pas
Plus sur la place Saint—Marc que ce n’avait été à mon second
voyage à Balbec, ou à mon retour à Tansonville, pour voir
Gllberte, que je retrouverais le Temps perdu, et le voyage que ne
faisait que me proposer une fois de plus l’illusion que ces impres—

328 LITTERATURES I

sions anciennes existaient hors de moi—même, au coin d’une cer-
taine place, ne pouvait être le moyen que je cherchais. [...] Des
impressions telles que celles que je cherchais à fixer ne pouvaient
que s’évanouir au contact d’une jouissance directe qui a été
impuissante à les faire naitre. La seule manière de les goûter
davantage, c’était de tâcher de les connaitre plus complètement la
où elles se trouvaient, c’est—à—dire en moi-même, de les rendre
claires jusque dans leurs profondeurs. >> Le problème est de trou-
ver le moyen d’empêcher ces impressions de disparaître sous la
pression du présent. Une prise de conscience qui apparait alors
que la continuité entre le passé et le présent fournit une première
réponse : << C’est en moi-même que j’étais oblige de redescendre.
c’est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et
l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne
savais pas que je portais. Quand il avait tinté, j’existais déjà, et,
depuis, pour que j’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il
n’y eût pas discontinuité, que je n’eusse pas un instant pris de
repos, cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puis-
que cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore
le retrouver, retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus pro-
fondément en moi. C’était cette notion du temps incorporé, des
années non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de
mettre si fort en relief dans mon oeuvre. >>

Neanmoins, il y a là quelque chose de plus que la mémoire,
quelque vivante et continue qu’elle soit. ll faut rechercher le
sens profond des choses: << Car les vérités que l’intelligence
saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine
lumière ont quelque chose de moins profond, de moins néces—
saire que celles que la vie nous à malgré nous communiquées,
en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos
sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans
ce cas comme dans l’autre, qu’il s’agisse d’impressions comme
celles que m’avait données la vue des clochers de Martinville,
ou de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux mar-
ches ou le goût de la madeleine, il fallait tacher d’interpréter les
sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en
essayant de penser, c’est—à-dire de faire sortir de la pénombre ce

DU COTE DE CHEZ SWANN 329

que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. >> Ce
qu’il a appris, C’est que l’épluchage intellectuel des souvenirs ou
des sensations du seul passé ne lui a jamais révélé leur significa-
tion. Pendant bien des années, il a essayé : << Déjà à Combray, je
fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui
m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher,
une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces
signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de
découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces carac-
tères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des
objets matériels. »

Il comprend à présent qu’en réalité, il n’est pas libre de choisir,
comme par un simple effort délibéré de mémoire, les souvenirs du
passé : réminiscences et figures << m’étaient données telles quelles.
et je sentais que ce devait être la griffe de leur authenticité. Je
n’avais pas été chercher les deux pavés de la cour où j’avais buté.
mais seulement la façon fortuite, inévitable, dont la sensation
avait été rencontrée, contrôlait la vérité d’un passé qu’elle ressus-
citait, des images qu’elle déclenchait, puisque nous sentons son
effort pour remonter vers la lumière, que nous sentons la joie du
réel retrouvé. Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau fait
d’impressions contemporaines, qu’elle ramène à sa suite, avec
cette infaillible proportion de lumière et d’ombre, de relief et
d’omission, de souvenir et d’oubli, que la mémoire ou l’observa—
tion consciente ignoreront toujours >>. La mémoire consciente
reproduit seulement «la chaîne de toutes les impressions inéxac-
tes, ou ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui
constitue pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce
mensonge—là que ne ferait que reproduire un art soi—disant “vécu”,
simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et
si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence
constate », alors que << la grandeur de l’art véritable, au contraire,
[...] c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette
réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écar—
tons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur
et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui
substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans

330 LITTERATURES I

l’avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie,
la vie enfin découverte et éclaircie. [...] >>

Le pont entre le passé et le présent que Marcel découvre alors
est que : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport
entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultané-
ment. » Bref, pour qu’il y- ait recréation du passé, il faut que se
produise autre chose qu’une simple opération de mémoire : il faut
qu’il y ait combinaison d’une sensation présente (particulièrement
goûtt, odeur, toucher, son) et d’une résurgence d’un souvenir,
d’une sensation passée. Pour citer Derrick Léon: « Donc, si à
l’instant de cette résurrection [comme celle de Venise à partir des
dalles inégales de la cour de Guermantes], au lieu d’effacer le
présent, on peut continuer à en avoir conscience, si l’on peut
conserver le sentiment de sa propre identité, et au même instant
vivre pleinement ce moment que l’on a cru longtemps ne plus
exister, alors, et alors seulement, on est enfin en pleine possession
du temps perdu. » Autrement dit, un bouquet de sensations dans le
présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé,
voilà ou la sensation et la mémoire se rejoignent, ou le temps
perdu se retrouve.

La révélation atteint son plein achèvement lorsque le narrateur
prend conscience du fait que le seul moyen que nous ayons de
nous ressaisir ainsi du passé est l’oeuvre d’art, et c’est ce à quoi il
se consacre : « tâcher d’interpréter les sensations comme les
signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est—à-
dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le
convertir en un équivalent spirituel, or, ce moyen qui me parais-
sait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une oeuvre d’art ? »
Et il découvre enfin que << tous ces matériaux de l’oeuvre littéraire,
c’était ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi dans
les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la
couleur emmagasinée par moi, sans que je devinasse plus leur
destination, leur survivance même, que la graine mettant en
réserve tous les aliments qui nourriront la plante >>.

«Ilne se semblait pas >>, écrit-il en conclusion, << que j’aurais
encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui
descendait si loin, que je portais si douloureusement en moi ! Si


DU COTE DE CHEZ SWANN 331

du moins je m’étais laissé assez de temps pour accomplir mon
oeuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce temps
dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y
décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres
monstrueux, comme occupant dans le temps une place autrement
considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans
l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils
touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les
années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquel-
les tant de jours sont venus se placer —— dans le Temps. >>

                                                          FIN


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