Proust comique
LE SENS DU COMIQUE DANS
L'ŒUVRE
DE MARCEL PROUST (1)
UNE fois par siècle, au moins, la postérité révise
ses jugements et remet toutes les gloires en ques-
tion. Jusqu'à cette prochaine révolution générale
des valeurs, les livres de Proust occuperont sans
doute dans la littérature une place plus importante
encore que celle d'aujourd'hui. A l'heure actuelle, le
recul du temps agrandit cette œuvre, qui ne cesse de
nous étonner. Nous ne nous arrêtons pas de la découvrir.
Marcel Proust, auteur comique ! Voici une source nou-
velle de remarques et de réflexions. Certes, bien des passages
dans les livres de Proust m'avaient fait sourire dès ma
première lecture. Mais ils étaient aussitôt oubliés ; l'émo-
DE MARCEL PROUST (1)
UNE fois par siècle, au moins, la postérité révise
ses jugements et remet toutes les gloires en ques-
tion. Jusqu'à cette prochaine révolution générale
des valeurs, les livres de Proust occuperont sans
doute dans la littérature une place plus importante
encore que celle d'aujourd'hui. A l'heure actuelle, le
recul du temps agrandit cette œuvre, qui ne cesse de
nous étonner. Nous ne nous arrêtons pas de la découvrir.
Marcel Proust, auteur comique ! Voici une source nou-
velle de remarques et de réflexions. Certes, bien des passages
dans les livres de Proust m'avaient fait sourire dès ma
première lecture. Mais ils étaient aussitôt oubliés ; l'émo-
48 MARCEL PROUST
tion m'entraînait plus loin, emplissait toute entière ma
conscience. Ils m’ apparaissaient comme quelques moments
imperceptibles d ironie et de détente, tels qu'on en trouve
dans les romans les plus graves, même chez un Zola, et
surtout dans les natures brûlantes de tristesse amère,
chez un Heine, par exemple.
Pour pouvoir rire, il est nécessaire de se trouver dans
un état d 'insensibilité. La pitié ou la sympathie arrêtent
le rire. C'est en relisant A la Recherche du Temps Perdu d'un
peu plus haut, en feuilletant, en sautant les pages pour ne
pas être repris par l'intense mouvement intérieur de l'ou-
vrage, que j'ai entrevu peu à peu en Proust un véritable
auteur comique, un très grand comique. Jeux de mots et
parodies, imitations, formules répétées, quiproquos, fausses
reconnaissances; facéties parfois grossières jusqu'aux scènes
de grande comédie, Proust a constamment utilisé les formes
les plus diverses du comique. Plus je m'éloignais des livres
refermés, plus ce comique, qui ne m'avait touché que d'une
manière furtive, presqu'inconsciente, réapparaissait jusque
dans les moments les plus douloureux. J'ai eu finalement
l'impression de me rapprocher de cette œuvre, en Ia consi-
dérant comme un drame, comparable à ces drames shakes-
peariens, où alternent le burlesque et les meurtres, les farces
du bouffon et la méditation du héros philosophe, le comique
de caractère et le caractère tragique.
Il est curieux de constater que la critique, dans ses nom-
breux essais sur Proust, n'a jamais signalé cet aspect impor-
tant de son œuvre. Celle-ci a la réputation d'être lourde,
sévère, difficile. Quand une réputation est bien établie,
bien rares sont ceux qui cherchent à la contrôler. Peut-être
aussi la présentation physiquement déplaisante de ces
livres (texte serré, absence de chapitres, de paragraphes,
... ) a-t-elle en quelque sorte absorbé le caractère comique
diffus dans les pages innombrables de l'ouvrage. Il a semblé
tion m'entraînait plus loin, emplissait toute entière ma
conscience. Ils m’ apparaissaient comme quelques moments
imperceptibles d ironie et de détente, tels qu'on en trouve
dans les romans les plus graves, même chez un Zola, et
surtout dans les natures brûlantes de tristesse amère,
chez un Heine, par exemple.
Pour pouvoir rire, il est nécessaire de se trouver dans
un état d 'insensibilité. La pitié ou la sympathie arrêtent
le rire. C'est en relisant A la Recherche du Temps Perdu d'un
peu plus haut, en feuilletant, en sautant les pages pour ne
pas être repris par l'intense mouvement intérieur de l'ou-
vrage, que j'ai entrevu peu à peu en Proust un véritable
auteur comique, un très grand comique. Jeux de mots et
parodies, imitations, formules répétées, quiproquos, fausses
reconnaissances; facéties parfois grossières jusqu'aux scènes
de grande comédie, Proust a constamment utilisé les formes
les plus diverses du comique. Plus je m'éloignais des livres
refermés, plus ce comique, qui ne m'avait touché que d'une
manière furtive, presqu'inconsciente, réapparaissait jusque
dans les moments les plus douloureux. J'ai eu finalement
l'impression de me rapprocher de cette œuvre, en Ia consi-
dérant comme un drame, comparable à ces drames shakes-
peariens, où alternent le burlesque et les meurtres, les farces
du bouffon et la méditation du héros philosophe, le comique
de caractère et le caractère tragique.
Il est curieux de constater que la critique, dans ses nom-
breux essais sur Proust, n'a jamais signalé cet aspect impor-
tant de son œuvre. Celle-ci a la réputation d'être lourde,
sévère, difficile. Quand une réputation est bien établie,
bien rares sont ceux qui cherchent à la contrôler. Peut-être
aussi la présentation physiquement déplaisante de ces
livres (texte serré, absence de chapitres, de paragraphes,
... ) a-t-elle en quelque sorte absorbé le caractère comique
diffus dans les pages innombrables de l'ouvrage. Il a semblé
MARCEL PROUST 49
impossible, malgré le précédent de Don Quichotte, qu'un
énorme ouvrage, et imprimé si finement, puisse être drôle.
Il y a plus : Proust est apparu avant tout, et avec juste
raison, comme un psychologue extraordinaire, et son origi-
nalité essentielle, c'est la force de pénétration de son obser-
vation. Joie, douleur, désir, amour, Proust, par un don
nouveau, atteint leur tissu interne qui se fait et se défait,
leurs cellules en formation et en déformation perpétuelle,
et, à l'aide de sa phrase semblable à un nouvel et merveilleux
appareil de synthèse, infiniment compliqué, il reconstitue
ce qu'il a saisi à l'intérieur même de nos émotions. Cette
attitude, qui implique un esprit tout en profondeur, semble,
à première vue, inconciliable avec un esprit comique. C'est
certainement ce préjugé qui a dérouté bien des lecteurs.
Je ne peux m'empêcher ici de rappeler cette remarque
de Descartes, affirmant qu'il n'y a pas de grande intelligence
qui n'ait pas, dans une certaine mesure au moins, le sens
du comique. Sans doute Descartes pensait-il à lui, dont la
correspondance, souvent pleine d'esprit, contraste avec la
rigueur rigide de son raisonnement. Même dans ses ouvrages
de philosophie, il se révèle fréquemment comme un polé-
miste spirituel. Le cas est d'ailleurs d'observation générale :
Pascal, la conscience la plus tourmentée, n'a t-il pas donné
dans les Provinciales ce que Chateaubriand appelle « le
modèle de la plus parfaite plaisanterie? » La pénétration
de l'intelligence et le sens du comique n'ont rien de contra-
dictoire.
Ce sont deux formes d'activité de l'esprit qui peuvent
coexister chez un même écrivain, mais qui cependant se
manifestent successivement. L'erreur, c'est de croire qu'une
extrême intelligence ne peut pas étudier, à d'autres mo-
ments, le comique, qui reste toujours à la surface des choses.
Chez Proust, l'alternance continuelle de ces deux modes
d'observation, l'étude psychologique en profondeur et les
impossible, malgré le précédent de Don Quichotte, qu'un
énorme ouvrage, et imprimé si finement, puisse être drôle.
Il y a plus : Proust est apparu avant tout, et avec juste
raison, comme un psychologue extraordinaire, et son origi-
nalité essentielle, c'est la force de pénétration de son obser-
vation. Joie, douleur, désir, amour, Proust, par un don
nouveau, atteint leur tissu interne qui se fait et se défait,
leurs cellules en formation et en déformation perpétuelle,
et, à l'aide de sa phrase semblable à un nouvel et merveilleux
appareil de synthèse, infiniment compliqué, il reconstitue
ce qu'il a saisi à l'intérieur même de nos émotions. Cette
attitude, qui implique un esprit tout en profondeur, semble,
à première vue, inconciliable avec un esprit comique. C'est
certainement ce préjugé qui a dérouté bien des lecteurs.
Je ne peux m'empêcher ici de rappeler cette remarque
de Descartes, affirmant qu'il n'y a pas de grande intelligence
qui n'ait pas, dans une certaine mesure au moins, le sens
du comique. Sans doute Descartes pensait-il à lui, dont la
correspondance, souvent pleine d'esprit, contraste avec la
rigueur rigide de son raisonnement. Même dans ses ouvrages
de philosophie, il se révèle fréquemment comme un polé-
miste spirituel. Le cas est d'ailleurs d'observation générale :
Pascal, la conscience la plus tourmentée, n'a t-il pas donné
dans les Provinciales ce que Chateaubriand appelle « le
modèle de la plus parfaite plaisanterie? » La pénétration
de l'intelligence et le sens du comique n'ont rien de contra-
dictoire.
Ce sont deux formes d'activité de l'esprit qui peuvent
coexister chez un même écrivain, mais qui cependant se
manifestent successivement. L'erreur, c'est de croire qu'une
extrême intelligence ne peut pas étudier, à d'autres mo-
ments, le comique, qui reste toujours à la surface des choses.
Chez Proust, l'alternance continuelle de ces deux modes
d'observation, l'étude psychologique en profondeur et les
50 MARCEL PROUST
remarques comiques, forment un des caractères essentiels
de son art. Il s'attache avec autant d'intérêt, tantôt aux
replis de conscience de ses personnages, tantôt à l'étude
de la société où ils évoluent, si bien qu'il les saisit succes-
sivement par l'intérieur, en analysant le contenu jaillissant
et mobile de leur âme, puis du dehors, en les observant dans
le milieu social où ils se développent habituellement. Et
c'est cette double démarche de l'auteur qui donne à ses
héros cette intensité de vie prodigieuse, qui amène les
lecteurs à parler d'eux comme de figures historiques ou
de contemporains. C'est ce qui permet à Proust de mêler
sans cesse à la plus étonnante analyse psychologique l'obser-
vation comique la plus variée, à travailler à la fois en pro-
fondeur et en surface. Le rire ne commence que dans la
mesure où l'homme vit en société. C'est parce que Proust
est à la fois un psychologue individualiste et un observa-
teur social que son roman atteint ce ton shakespearien, dont
j'ai parlé, cette stupéfiante alliance de bavardage superfi-
ciel et de poésie ailée, ces coupes tragiques des âmes et ces
coupes grotesques des salons.
En approfondissant à mon tour le comique de Proust, je
lui découvre un sens particulier. Le comique proustien naît
et grandit du heurt entre les deux parties de son œuvre;
il vient ainsi compléter la signification générale de celle-ci.
Envisagée dans son ensemble, elle est une tentative
inouïe pour replacer la psychologie dans le temps, dans
l'évolution. Aucun de nos sentiments n'est fixe; nous ne
vivons jamais deux fois deux minutes identiques. En un
même instant, plaisir et douleur mélangent leurs ondes au
sein de notre conscience. Cette analyse continuellement
mobile contraste avec la psychologie fixe du XVIIe siècle,
remarques comiques, forment un des caractères essentiels
de son art. Il s'attache avec autant d'intérêt, tantôt aux
replis de conscience de ses personnages, tantôt à l'étude
de la société où ils évoluent, si bien qu'il les saisit succes-
sivement par l'intérieur, en analysant le contenu jaillissant
et mobile de leur âme, puis du dehors, en les observant dans
le milieu social où ils se développent habituellement. Et
c'est cette double démarche de l'auteur qui donne à ses
héros cette intensité de vie prodigieuse, qui amène les
lecteurs à parler d'eux comme de figures historiques ou
de contemporains. C'est ce qui permet à Proust de mêler
sans cesse à la plus étonnante analyse psychologique l'obser-
vation comique la plus variée, à travailler à la fois en pro-
fondeur et en surface. Le rire ne commence que dans la
mesure où l'homme vit en société. C'est parce que Proust
est à la fois un psychologue individualiste et un observa-
teur social que son roman atteint ce ton shakespearien, dont
j'ai parlé, cette stupéfiante alliance de bavardage superfi-
ciel et de poésie ailée, ces coupes tragiques des âmes et ces
coupes grotesques des salons.
En approfondissant à mon tour le comique de Proust, je
lui découvre un sens particulier. Le comique proustien naît
et grandit du heurt entre les deux parties de son œuvre;
il vient ainsi compléter la signification générale de celle-ci.
Envisagée dans son ensemble, elle est une tentative
inouïe pour replacer la psychologie dans le temps, dans
l'évolution. Aucun de nos sentiments n'est fixe; nous ne
vivons jamais deux fois deux minutes identiques. En un
même instant, plaisir et douleur mélangent leurs ondes au
sein de notre conscience. Cette analyse continuellement
mobile contraste avec la psychologie fixe du XVIIe siècle,
MARCEL PROUST 51
où une passion seule, isolée, était étudiée, où, autour d'un
trait de caractère donné et immobile, tout un personnage
était construit.
Or le rire se dégage chaque fois que la vie profonde et
spontanée se heurte dans l'homme à quelque chose de
mécanique, de tout fait, de tout monté. L'exemple le plus
simple est celui du piéton qui glisse et qui tombe dans la
rue. Les passants, qui le regardent, s'amuseront d'autant
plus que ce malheureux fera des efforts maladroits, des
contorsions inutiles pour éviter la chute. C'est le caractère
inadapté de son corps, le manque de souplesse de ses muscles,
qui forment obstacle, qui entravent soudainement l'élan
équilibré de sa marche et qui rendent vains ses essais volon-
taires et malhabiles de rétablissement. D'une manière géné-
rale, le comique, même le comique le plus fin, le plus spiri-
tualisé est toujours le résultat d'une sorte de lutte entre
les forces intérieures et jaillissantes de la vie individuelle et
les cadres tout préparés de la vie sociale, le mécanisme en
général.
Dans l'œuvre de Proust s'entrechoquent justement ces
deux éléments. D'un côté, elle est un effort immense pour
retrouver la vie réelle, cachée au fond de l'homme. Un
vaste courant de conscience circule dans ces livres ; un
jaillissement ininterrompu nous fait sentir que cette vie
intérieure, qui nous est propre, est en évolutoin et en cré-
ation incessante. D'un autre côté, tout ce mouvement se
heurte aux formes rigides de la société. Institutions, lois,
professions sont du tout fait, du tout donné. Et Proust, en
approfondissant la conscience, a été amené, à noter com-
bien les élans de celle-ci, ses besoins, ses désirs, s'accro-
chent constamment aux obstacles fixes des milieux et des
groupes.
Les lois sont figées, et même dans les pays où il n'y a que
des traditions verbales et coutumières, ces lois ne changent
où une passion seule, isolée, était étudiée, où, autour d'un
trait de caractère donné et immobile, tout un personnage
était construit.
Or le rire se dégage chaque fois que la vie profonde et
spontanée se heurte dans l'homme à quelque chose de
mécanique, de tout fait, de tout monté. L'exemple le plus
simple est celui du piéton qui glisse et qui tombe dans la
rue. Les passants, qui le regardent, s'amuseront d'autant
plus que ce malheureux fera des efforts maladroits, des
contorsions inutiles pour éviter la chute. C'est le caractère
inadapté de son corps, le manque de souplesse de ses muscles,
qui forment obstacle, qui entravent soudainement l'élan
équilibré de sa marche et qui rendent vains ses essais volon-
taires et malhabiles de rétablissement. D'une manière géné-
rale, le comique, même le comique le plus fin, le plus spiri-
tualisé est toujours le résultat d'une sorte de lutte entre
les forces intérieures et jaillissantes de la vie individuelle et
les cadres tout préparés de la vie sociale, le mécanisme en
général.
Dans l'œuvre de Proust s'entrechoquent justement ces
deux éléments. D'un côté, elle est un effort immense pour
retrouver la vie réelle, cachée au fond de l'homme. Un
vaste courant de conscience circule dans ces livres ; un
jaillissement ininterrompu nous fait sentir que cette vie
intérieure, qui nous est propre, est en évolutoin et en cré-
ation incessante. D'un autre côté, tout ce mouvement se
heurte aux formes rigides de la société. Institutions, lois,
professions sont du tout fait, du tout donné. Et Proust, en
approfondissant la conscience, a été amené, à noter com-
bien les élans de celle-ci, ses besoins, ses désirs, s'accro-
chent constamment aux obstacles fixes des milieux et des
groupes.
Les lois sont figées, et même dans les pays où il n'y a que
des traditions verbales et coutumières, ces lois ne changent
52 MATREL PROUST
presque jamais, Les professions s'entourent presque toutes
d'un appareil de solennité, de gravité, de tout un cérémo-
nial, qui reste immuable à travers les siècles. Si les profes-
sions de juge, de médecin, d'avocat ont été l'objet d'innom-
brables vaudevilles, c'est parce qu'elles sont revêtues, plus
que d'autres, d'un ensemble de règles rigides et solennelles,
qui se heurtent à la spontanéité mouvante de la vie. Le
langage humain, qui est, lui aussi, quelque chose de tout
donné, de tout fait et qui n'évolue qu'avec une extrême
lenteur, est une source de rire lorsque les mouvements de
notre conscience s'accrochent aux aspérités des mots, aux
tours de phrases immobiles. Ce comique là est celui que
Proust a le plus continuellement exploité, sous les aspects
les plus différents, et en lui donnant souvent une résonnance
stupéfiante.
C'est donc bien du heurt constant entre la vie intérieure
et profonde de l'individu, que Proust cherche à atteindre,
et la vie sociale, que l'auteur s'applique également à dé-
crire, surtout sous la forme de vie mondaine, c'est de ce
heurt que jaillit le comique proustien.
Une première forme de ce comique tient à la manière
dont Proust campe ses personnages et les fait entrer sur la
scène de son roman. Pendant des pages et des pages, il
rapporte leurs expressions ou leurs discours; il fait le pas-
tiche de la manière de parler d'un ambassadeur, d'une
duchesse, d'une femme de chambre. En même temps, il
fixe les tics de leur langage, et aussi leurs manies, leurs
gestes automatiques.
Il atteint ainsi leur conscience secrète et véritable. Ces
tics, ces gestes, ces quelques mots typiques, qui reviennent
continuellement dans les phrases de tel individu, corres-
ondent bien à son moi intime, qu'il essaie de cacher, mais
presque jamais, Les professions s'entourent presque toutes
d'un appareil de solennité, de gravité, de tout un cérémo-
nial, qui reste immuable à travers les siècles. Si les profes-
sions de juge, de médecin, d'avocat ont été l'objet d'innom-
brables vaudevilles, c'est parce qu'elles sont revêtues, plus
que d'autres, d'un ensemble de règles rigides et solennelles,
qui se heurtent à la spontanéité mouvante de la vie. Le
langage humain, qui est, lui aussi, quelque chose de tout
donné, de tout fait et qui n'évolue qu'avec une extrême
lenteur, est une source de rire lorsque les mouvements de
notre conscience s'accrochent aux aspérités des mots, aux
tours de phrases immobiles. Ce comique là est celui que
Proust a le plus continuellement exploité, sous les aspects
les plus différents, et en lui donnant souvent une résonnance
stupéfiante.
C'est donc bien du heurt constant entre la vie intérieure
et profonde de l'individu, que Proust cherche à atteindre,
et la vie sociale, que l'auteur s'applique également à dé-
crire, surtout sous la forme de vie mondaine, c'est de ce
heurt que jaillit le comique proustien.
Une première forme de ce comique tient à la manière
dont Proust campe ses personnages et les fait entrer sur la
scène de son roman. Pendant des pages et des pages, il
rapporte leurs expressions ou leurs discours; il fait le pas-
tiche de la manière de parler d'un ambassadeur, d'une
duchesse, d'une femme de chambre. En même temps, il
fixe les tics de leur langage, et aussi leurs manies, leurs
gestes automatiques.
Il atteint ainsi leur conscience secrète et véritable. Ces
tics, ces gestes, ces quelques mots typiques, qui reviennent
continuellement dans les phrases de tel individu, corres-
ondent bien à son moi intime, qu'il essaie de cacher, mais
MARCEL PROUST 53
qui réapparaît malgré lui, et sans que même il s'en aper-
çoive. Ce choc entre la vie intérieure et l'enveloppe corpo-
relle, qui la dissimule maladroitement, provoque naturelle-
ment le rire.
Voici le cas de Mme de Cambremer, qui répète conti-
nuellement dans ses phrases : « mes cousins de Ch'nouville. »
« Nous avons ce soir à dîner mes cousins de Ch'nouville. »
L'explication est simple. Mme de Cambremer est une bour-
geoise, qui a épousé un noble dans l'espoir de pénétrer dans
le Faubourg Saint-Germain. N'ayant d'autre passion que
le snobisme, elle copie la prononciation des noms aristo-
cratiques, telle qu'elle l'a observée dans les salons. La
duchesse de Guermantes, quand elle parle de Madame
de Chenonceau, élide toujours le e muet de la particule de
et dit, par conséquent, : Madame d'Chenonceau. C'est
ainsi que, par une imitation assez malhabile, Mme de Cam-
bremer élide l'e muet, non plus de la particule, mais de la
première syllabe de ses cousins Chenouville, dont elle pro-
nonce le nom Chnouville. Et, ravie de sa trouvaille, elle la
répète continuellement. De même écrit Proust« un jour
en visite, entendant une jeune fille dire : « ma tante d'Uzai »,
« mon onk de Rouan », elle n'avait pas reconnu immédiate-
ment les noms illustres qu'elle avait l'habitude de prononcer
Uzes et Rohan. Mais la nuit suivante et le lendemain, elle
avait répété avec ravissement « ma tante Uzai » avec cette
suppression de l' s finale, suppression qui l'avait stupéfaite
la veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de
ne pas connaître, qu'une de ses amies lui ayant parlé d'un
buste de la duchesse d'Uzes, Mme de Cambremer lui avait
répondu avec mauvaise humeur et d'un ton hautain : « Vous
pourriez au moins prononcer comme il faut Mame d'UzaL»
Tout le snobisme passionné, profond, secret du person-
nage éclate ici à travers l'instrument rigide du langage.
Le comique est alors inévitable.
qui réapparaît malgré lui, et sans que même il s'en aper-
çoive. Ce choc entre la vie intérieure et l'enveloppe corpo-
relle, qui la dissimule maladroitement, provoque naturelle-
ment le rire.
Voici le cas de Mme de Cambremer, qui répète conti-
nuellement dans ses phrases : « mes cousins de Ch'nouville. »
« Nous avons ce soir à dîner mes cousins de Ch'nouville. »
L'explication est simple. Mme de Cambremer est une bour-
geoise, qui a épousé un noble dans l'espoir de pénétrer dans
le Faubourg Saint-Germain. N'ayant d'autre passion que
le snobisme, elle copie la prononciation des noms aristo-
cratiques, telle qu'elle l'a observée dans les salons. La
duchesse de Guermantes, quand elle parle de Madame
de Chenonceau, élide toujours le e muet de la particule de
et dit, par conséquent, : Madame d'Chenonceau. C'est
ainsi que, par une imitation assez malhabile, Mme de Cam-
bremer élide l'e muet, non plus de la particule, mais de la
première syllabe de ses cousins Chenouville, dont elle pro-
nonce le nom Chnouville. Et, ravie de sa trouvaille, elle la
répète continuellement. De même écrit Proust« un jour
en visite, entendant une jeune fille dire : « ma tante d'Uzai »,
« mon onk de Rouan », elle n'avait pas reconnu immédiate-
ment les noms illustres qu'elle avait l'habitude de prononcer
Uzes et Rohan. Mais la nuit suivante et le lendemain, elle
avait répété avec ravissement « ma tante Uzai » avec cette
suppression de l' s finale, suppression qui l'avait stupéfaite
la veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de
ne pas connaître, qu'une de ses amies lui ayant parlé d'un
buste de la duchesse d'Uzes, Mme de Cambremer lui avait
répondu avec mauvaise humeur et d'un ton hautain : « Vous
pourriez au moins prononcer comme il faut Mame d'UzaL»
Tout le snobisme passionné, profond, secret du person-
nage éclate ici à travers l'instrument rigide du langage.
Le comique est alors inévitable.
54 MARCEL PROUST
Les exemples de ce genre sont innombrables chez Proust.
Il y en a presque à chaque page. C'est l'ambassadeur,
Mr. de Norpois, faisant un sort à des phrases tout à fait
insignifiantes, le diplomate étant persuadé de l'importance
mondiale, des conséquences catastrophiques que peut avoir
dans un discours des mots comme ceux-ci : « Qu'on le
sache bien au quai d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais
dans tous les manuels de géographie qui se montrent incom-
plets à cet égard, qu 'on refuse impitoyablement au bacca-
lauréat tout candidat qui ne saura pas le dire, si tous les
chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va de Paris
à Londres passe nécessairement par Pétersbourg », décla-
ration qui signifie qu 'il faut resserrer l'alliance franco-russe.
Voici les tics mécaniques du corps, révélateurs du coeur :
Mme Verdurin a poussé l'amabilité si loin que lorsqu'elle
rit d’ une stupidité d'un des « fidèles », qui viennent à chacun
de ses Mercredis, elle ne prend plus la peine d'ouvrir la
bouche, mais elle cache avec ses mains son visage renversé
en arrière, mimique qui signifie que, si elle ne faisait pas un
gros effort pour s’ empêcher de rire, elle rirait tellement
qu’ elle se décrocherait sans doute la mâchoire. L'hypocrisie
et la politesse de cette femme apparaissent par ce tic, qu'elle
garde tout le long du roman (1).
Si. ces manies apparaissent au premier abord moins
comiques qu’ elles ne le sont en réalité, c'est que Proust ne
se contente pas de les décrire, il se livre vis-à-vis d'elles,
à ce que Freud appellerait une véritable psychanalyse; il
retrouve la source, les différents points de départ possibles
du tic, bien fidèle en cela à sa méthode de psychologie en
profondeur. Si bien que le tic comique une fois décrit, le
récit reprend aussitôt un caractère grave : Proust remonte
(1) Notons cependant qu’ un tic comme celui-ci évolue lui aussi avec le
développement du Pfr Onnagei son âge, son snobisme, son changement de
situation sociale...
Les exemples de ce genre sont innombrables chez Proust.
Il y en a presque à chaque page. C'est l'ambassadeur,
Mr. de Norpois, faisant un sort à des phrases tout à fait
insignifiantes, le diplomate étant persuadé de l'importance
mondiale, des conséquences catastrophiques que peut avoir
dans un discours des mots comme ceux-ci : « Qu'on le
sache bien au quai d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais
dans tous les manuels de géographie qui se montrent incom-
plets à cet égard, qu 'on refuse impitoyablement au bacca-
lauréat tout candidat qui ne saura pas le dire, si tous les
chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va de Paris
à Londres passe nécessairement par Pétersbourg », décla-
ration qui signifie qu 'il faut resserrer l'alliance franco-russe.
Voici les tics mécaniques du corps, révélateurs du coeur :
Mme Verdurin a poussé l'amabilité si loin que lorsqu'elle
rit d’ une stupidité d'un des « fidèles », qui viennent à chacun
de ses Mercredis, elle ne prend plus la peine d'ouvrir la
bouche, mais elle cache avec ses mains son visage renversé
en arrière, mimique qui signifie que, si elle ne faisait pas un
gros effort pour s’ empêcher de rire, elle rirait tellement
qu’ elle se décrocherait sans doute la mâchoire. L'hypocrisie
et la politesse de cette femme apparaissent par ce tic, qu'elle
garde tout le long du roman (1).
Si. ces manies apparaissent au premier abord moins
comiques qu’ elles ne le sont en réalité, c'est que Proust ne
se contente pas de les décrire, il se livre vis-à-vis d'elles,
à ce que Freud appellerait une véritable psychanalyse; il
retrouve la source, les différents points de départ possibles
du tic, bien fidèle en cela à sa méthode de psychologie en
profondeur. Si bien que le tic comique une fois décrit, le
récit reprend aussitôt un caractère grave : Proust remonte
(1) Notons cependant qu’ un tic comme celui-ci évolue lui aussi avec le
développement du Pfr Onnagei son âge, son snobisme, son changement de
situation sociale...
MARCEL PROUST 55
du geste extérieur à sa cause initiale; il analyse, somme
toute, son propre comique.
Le langage n'est pas seulement un instrument rigide,
qui exprime grossièrement (ces tics sont de véritables lapsus
linguae), les mouvements de la conscience — il crée encore
entre les hommes, qui désirent communiquer par son inter-
médiaire, des erreurs continuelles. Aussi, chaque fois que,
par le langage un individu ne pourra pas faire comprendre
le sentiment profond et caché de son être, il y aura comique.
Là encore les exemples abondent dans A la Recherche du
Temps perdu. Voici les tantes de Proust, qui s'imaginent
qu'il est vulgaire et impoli de remercier Swann directement
d'un envoi de fleurs qu'il a fait. Le jardin est très beau ce
soir, diront-elles à Swann. Et j'ai cru hier que le jardin
était entré dans ma chambre. Swann ne comprend rien à
cette allusion lointaine à son envoi de fleurs. Les tantes de
Proust, qui se figurent que Swann a saisi au contraire l'allu-
sion délicate, lui font, par un sourire, un signe d'intelligence.
Swann s'imagine que les tantes de Proust sont devenues
folles. L'instrument mécanique, le langage, a raté sa fonc-
tion et son but, qui étaient d'exprimer sans appuyer, un
léger remerciement. Ce heurt des mots est comique. Proust
l'analyse et le comique se dilue.
Des quiproquos de ce genre, nous pourrions en citer
des quantités (1). Voici Cottard qui prend toutes les décla-
rations de politesse à la lettre. C'est le cas contraire du
du geste extérieur à sa cause initiale; il analyse, somme
toute, son propre comique.
Le langage n'est pas seulement un instrument rigide,
qui exprime grossièrement (ces tics sont de véritables lapsus
linguae), les mouvements de la conscience — il crée encore
entre les hommes, qui désirent communiquer par son inter-
médiaire, des erreurs continuelles. Aussi, chaque fois que,
par le langage un individu ne pourra pas faire comprendre
le sentiment profond et caché de son être, il y aura comique.
Là encore les exemples abondent dans A la Recherche du
Temps perdu. Voici les tantes de Proust, qui s'imaginent
qu'il est vulgaire et impoli de remercier Swann directement
d'un envoi de fleurs qu'il a fait. Le jardin est très beau ce
soir, diront-elles à Swann. Et j'ai cru hier que le jardin
était entré dans ma chambre. Swann ne comprend rien à
cette allusion lointaine à son envoi de fleurs. Les tantes de
Proust, qui se figurent que Swann a saisi au contraire l'allu-
sion délicate, lui font, par un sourire, un signe d'intelligence.
Swann s'imagine que les tantes de Proust sont devenues
folles. L'instrument mécanique, le langage, a raté sa fonc-
tion et son but, qui étaient d'exprimer sans appuyer, un
léger remerciement. Ce heurt des mots est comique. Proust
l'analyse et le comique se dilue.
Des quiproquos de ce genre, nous pourrions en citer
des quantités (1). Voici Cottard qui prend toutes les décla-
rations de politesse à la lettre. C'est le cas contraire du
(1) Proust a un véritable goût du vaudevilliste pour le quiproquo,
et, pour la scène théâtrale. Si bien que souvent une description de
paysage, un morceau d'analyse se terminent subitement par un dia-
logue, une anecdote, qui les illustrent et les éclairent sous une forme
plaisante.
précédent. Cottard ne saisit pas le
sens symbolique évident
du langage: Mme Verdurin, qui l'a invité dans sa loge au
théâtre pour entendre Sarah Bernard, lui dit : Je m'excuse
de ne vous offrir qu'une place dans ma loge. Vous seriez
sans doute beaucoup mieux aux fauteuils d'orchestre. Et
je ne sais même pas si le spectacle sera bien amusant. Et
Cottard répond : Pas amusant du tout, vous avez raison.
Et, en effet, on est beaucoup mieux dans un fauteuil que
dans une loge.
Cette impossibilité comique de communiquer par le
langage dépasse le langage lui-même : les individus, en
général, n'arrivent jamais à se comprendre; l'opinion du
groupe sur tel personnage est presque toujours erronée. Le
comique jaillit de cette fausse interprétation que fait la
société, cadre rigide, sur les véritables mobiles de la con-
science individuelle. Ce sont alors des comédies entières que
Proust met en scène : Swann est Dreyfusiste : le prince et la
princesse de Guermantes ont donné une fête, l'ont reçu,
mais soudain, au milieu de la soirée, le prince a appelé
Swann pour le prendre à part et lui parler longuement.
Tous les invités s'imaginent que Swann va être expulsé
pour des opinions qui ne sont pas tolérées dans le Fau-
bourg. Mais voici qu' en réalité le prince raconte à Swann
qu’ il est lui-même ardent Dreyfusiste. Ne le répétez pas,
surtout. Mais je tenais à vous en faire part. Imaginez-vous
que, jusqu'à présent , je n'en avais rien dit, même à ma femme.
Et c’ est tout à fait en secret que j'ai fait brûler un cierge
pour Dreyfus. Le curé m'a déclaré alors qu'un autre cierge
brûlait déjà en faveur du même innocent. Et ce cierge
était celui de ma femme, qui se cachait de moi, comme
moi d’ elle.
du langage: Mme Verdurin, qui l'a invité dans sa loge au
théâtre pour entendre Sarah Bernard, lui dit : Je m'excuse
de ne vous offrir qu'une place dans ma loge. Vous seriez
sans doute beaucoup mieux aux fauteuils d'orchestre. Et
je ne sais même pas si le spectacle sera bien amusant. Et
Cottard répond : Pas amusant du tout, vous avez raison.
Et, en effet, on est beaucoup mieux dans un fauteuil que
dans une loge.
Cette impossibilité comique de communiquer par le
langage dépasse le langage lui-même : les individus, en
général, n'arrivent jamais à se comprendre; l'opinion du
groupe sur tel personnage est presque toujours erronée. Le
comique jaillit de cette fausse interprétation que fait la
société, cadre rigide, sur les véritables mobiles de la con-
science individuelle. Ce sont alors des comédies entières que
Proust met en scène : Swann est Dreyfusiste : le prince et la
princesse de Guermantes ont donné une fête, l'ont reçu,
mais soudain, au milieu de la soirée, le prince a appelé
Swann pour le prendre à part et lui parler longuement.
Tous les invités s'imaginent que Swann va être expulsé
pour des opinions qui ne sont pas tolérées dans le Fau-
bourg. Mais voici qu' en réalité le prince raconte à Swann
qu’ il est lui-même ardent Dreyfusiste. Ne le répétez pas,
surtout. Mais je tenais à vous en faire part. Imaginez-vous
que, jusqu'à présent , je n'en avais rien dit, même à ma femme.
Et c’ est tout à fait en secret que j'ai fait brûler un cierge
pour Dreyfus. Le curé m'a déclaré alors qu'un autre cierge
brûlait déjà en faveur du même innocent. Et ce cierge
était celui de ma femme, qui se cachait de moi, comme
moi d’ elle.
MARCEL PROUST 57
Proust s'amuse particulièrement à faire ressortir la
marge immense qui sépare les opinions profondes, les
causes réelles des actions humaines de leur interprétation
officielle. Ce concert organisé à la gloire du musicien Vinteuil,
joué par un exécutant de génie Morel, ce concert auquel
assiste le ministre des Beaux-Arts n'a pu être réalisé que
par un concours de circonstances inouïes, grâce aux
passions et aux vices de la fille de Vinteuil, qui, pour se
faire pardonner de son père, a déchiffré les œuvres pos-
thumes du musicien, grâce aux passions et aux vices de
Morel, qui sans la protection du baron de Charlus, n'aurait
jamais été joué dans les salons, n'aurait jamais été entendu
ni connu d'une élite, qui fait sa réputation.
La fameuse brouille, plus tard, entre Charlus et Morel,
brouille préparée grâce au génie d'intrigue, à la perfidie
de Mme Verdurin a procuré à Proust l'occasion d'une
magnifique scène de comédie, digne de Molière.
Ainsi son comique part du simple jeu de mot, à interpré-
tation psychologique (1). et se développe, jusqu'à la grande
scène de théâtre. Mais nous retrouvons toujours, sous
quelque forme que ce soit, cette lutte entre le mécanique
et le vivant.
Il y a cependant, dans l'œuvre de Proust, une autre
source de comique, très répandue, et qui paraît au premier
moment, procéder d'une manière toute différente : ce sont
les rapprochements inattendus et lointains auxquels se
livre l'auteur, soit dans ses descriptions, soit dans ses
réflexions et ses comparaisons sur les individus et les évé-
nements.
(1) Mme de Cambremer est appelée Mme de Camembert par le chauf-
feur de l'hôtel, qui tient à faire cette faute pour se rappeler un nom
qu autrement il n’ arriverait pas à retenir.
Proust s'amuse particulièrement à faire ressortir la
marge immense qui sépare les opinions profondes, les
causes réelles des actions humaines de leur interprétation
officielle. Ce concert organisé à la gloire du musicien Vinteuil,
joué par un exécutant de génie Morel, ce concert auquel
assiste le ministre des Beaux-Arts n'a pu être réalisé que
par un concours de circonstances inouïes, grâce aux
passions et aux vices de la fille de Vinteuil, qui, pour se
faire pardonner de son père, a déchiffré les œuvres pos-
thumes du musicien, grâce aux passions et aux vices de
Morel, qui sans la protection du baron de Charlus, n'aurait
jamais été joué dans les salons, n'aurait jamais été entendu
ni connu d'une élite, qui fait sa réputation.
La fameuse brouille, plus tard, entre Charlus et Morel,
brouille préparée grâce au génie d'intrigue, à la perfidie
de Mme Verdurin a procuré à Proust l'occasion d'une
magnifique scène de comédie, digne de Molière.
Ainsi son comique part du simple jeu de mot, à interpré-
tation psychologique (1). et se développe, jusqu'à la grande
scène de théâtre. Mais nous retrouvons toujours, sous
quelque forme que ce soit, cette lutte entre le mécanique
et le vivant.
Il y a cependant, dans l'œuvre de Proust, une autre
source de comique, très répandue, et qui paraît au premier
moment, procéder d'une manière toute différente : ce sont
les rapprochements inattendus et lointains auxquels se
livre l'auteur, soit dans ses descriptions, soit dans ses
réflexions et ses comparaisons sur les individus et les évé-
nements.
(1) Mme de Cambremer est appelée Mme de Camembert par le chauf-
feur de l'hôtel, qui tient à faire cette faute pour se rappeler un nom
qu autrement il n’ arriverait pas à retenir.
MARCEL PROUST
Ainsi USt comparera le son de trompe d'une auto-
mobile, parce que divers souvenirs s'y sont incorporés,
a certaines notes de la musique de Wagner. Proust arrive
à Lisieux en voiture, devant la maison de ses parents • le
mécanicien donne de la trompe. « Au cœur de mes parents,
le son a retentit joyeusement comme une parole inespérée...
Ils se lèvent Joyeusement, allument une bougie, tandis que
le son de la trompe devenu joyeux, presque humain ne cesse
Ainsi USt comparera le son de trompe d'une auto-
mobile, parce que divers souvenirs s'y sont incorporés,
a certaines notes de la musique de Wagner. Proust arrive
à Lisieux en voiture, devant la maison de ses parents • le
mécanicien donne de la trompe. « Au cœur de mes parents,
le son a retentit joyeusement comme une parole inespérée...
Ils se lèvent Joyeusement, allument une bougie, tandis que
le son de la trompe devenu joyeux, presque humain ne cesse
plus de jeter son appel… Et je
songeais que dans
« Tristan et Ysolde », c'est à la répétition stridente, indéfinie
et de plus en plus rapide de deux notes que Wagner a confié
l'expression de a plus prodigieuse attente de félicité qui
ait jamais rempli l 'âme humaine. »
Ici, c’ est donc au contraire, sous des apparences mé-
caniques qui semblent très inattendues, que l'auteur
découvre une vie interne, réelle qui est partout la même.
Le comique jaillit de l'unité profonde de nos sentiments
intérieurs sous l' aspect flctif.de cadres qui parais-
sent d’abord très opposés. L'émotion musicale peut vibrer
de la même façon, qu'elle soit produite par une corne d’ automobile,
un orchestre Wagnérien, nous dirions aujourd’hui
~L'exemple que j'ai choisi n'est pas particulièrement drôle, parce que le rapprochement ne donne pas une impression
absurde, impossible.
Voici un cas encore assez littéraire : « le mécanicien de
son automobile (Proust vient de visiter en auto plusieurs
églises), revêt un capuchon qui le fait ressembler à «quelque
nonne de la vitesse. » La plupart du temps, le mécanicien
tion, met la main « sa roue, sa roue de direc-
tion, qu on appelle volant, assez semblable aux croix de
consécration que tiennent les apôtres adossés aux colonnes
du chœur de la Sainte-Chapelle de Paris, à la croix de
« Tristan et Ysolde », c'est à la répétition stridente, indéfinie
et de plus en plus rapide de deux notes que Wagner a confié
l'expression de a plus prodigieuse attente de félicité qui
ait jamais rempli l 'âme humaine. »
Ici, c’ est donc au contraire, sous des apparences mé-
caniques qui semblent très inattendues, que l'auteur
découvre une vie interne, réelle qui est partout la même.
Le comique jaillit de l'unité profonde de nos sentiments
intérieurs sous l' aspect flctif.de cadres qui parais-
sent d’abord très opposés. L'émotion musicale peut vibrer
de la même façon, qu'elle soit produite par une corne d’ automobile,
un orchestre Wagnérien, nous dirions aujourd’hui
~L'exemple que j'ai choisi n'est pas particulièrement drôle, parce que le rapprochement ne donne pas une impression
absurde, impossible.
Voici un cas encore assez littéraire : « le mécanicien de
son automobile (Proust vient de visiter en auto plusieurs
églises), revêt un capuchon qui le fait ressembler à «quelque
nonne de la vitesse. » La plupart du temps, le mécanicien
tion, met la main « sa roue, sa roue de direc-
tion, qu on appelle volant, assez semblable aux croix de
consécration que tiennent les apôtres adossés aux colonnes
du chœur de la Sainte-Chapelle de Paris, à la croix de
MARCEL PROUST 59
Saint-Benoit et en général à toutes les stylisations de la
roue dans l'art du Moyen Age. Il ne paraissait pas s'en
servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il
aurait fait d'un symbole dont il convenait qu'il fut accom-
pagné. »
Maintenant, voici Charlus dans un salon, Charlus, le
perpétuel insolent, continuellement en colère, cloué de
stupéfaction par une grossièreté de la personne qu'il aime.
« Et la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu
changé, écrit Proust, que ce vieux monsieur, répétait à
son insu les quelques attitudes schématiques dans lesquelles
la sculpture grecque des premiers âges stylisait l'épouvante
des nymphes poursuivies par le dieu Pan. »
Les comparaisons d'événements quotidiens avec des
réminiscences classiques sont très fréquentes. Dans A la
Recherche du Temps Perdu, Proust compare les femmes,
habillées en robes du soir, recouvertes de paillettes bril-
lantes, et qui penchent leur buste seulement sur le rebord
des loges de théâtres, aux Néréides antiques, dont le corps
se terminait en queue de poisson — ou bien il cite des vers
de Racine, tirés du rôle d'un roi, et les détournant de leur
sens naturel et les interprétant selon sa pensée du moment,
il les applique à un valet, ou à une cuisinière, dont il parle
dans son roman. Ce burlesque, Proust ne s'en lasse pas.
Ces rapprochements du ton grave et du ton vulgaire doivent
dégager un rire irrésistible. Pour Proust, cela signifie que,
quel que soit la noblesse de la forme, les sentiments d'un
valet ou d'un roi, il les considère humainement sur le même
plan.
Beaucoup d'écrivains modernes usent d'un procédé de
style analogue, qui consiste à trouver une image inattendue,
et qui, rapprochée brusquement, provoque le rire ou le
sourire. Ainsi écrit presque continuellement Giraudoux.
Les vers de Max Jacob, en dehors de leurs coqs à l'âne et
Saint-Benoit et en général à toutes les stylisations de la
roue dans l'art du Moyen Age. Il ne paraissait pas s'en
servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il
aurait fait d'un symbole dont il convenait qu'il fut accom-
pagné. »
Maintenant, voici Charlus dans un salon, Charlus, le
perpétuel insolent, continuellement en colère, cloué de
stupéfaction par une grossièreté de la personne qu'il aime.
« Et la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu
changé, écrit Proust, que ce vieux monsieur, répétait à
son insu les quelques attitudes schématiques dans lesquelles
la sculpture grecque des premiers âges stylisait l'épouvante
des nymphes poursuivies par le dieu Pan. »
Les comparaisons d'événements quotidiens avec des
réminiscences classiques sont très fréquentes. Dans A la
Recherche du Temps Perdu, Proust compare les femmes,
habillées en robes du soir, recouvertes de paillettes bril-
lantes, et qui penchent leur buste seulement sur le rebord
des loges de théâtres, aux Néréides antiques, dont le corps
se terminait en queue de poisson — ou bien il cite des vers
de Racine, tirés du rôle d'un roi, et les détournant de leur
sens naturel et les interprétant selon sa pensée du moment,
il les applique à un valet, ou à une cuisinière, dont il parle
dans son roman. Ce burlesque, Proust ne s'en lasse pas.
Ces rapprochements du ton grave et du ton vulgaire doivent
dégager un rire irrésistible. Pour Proust, cela signifie que,
quel que soit la noblesse de la forme, les sentiments d'un
valet ou d'un roi, il les considère humainement sur le même
plan.
Beaucoup d'écrivains modernes usent d'un procédé de
style analogue, qui consiste à trouver une image inattendue,
et qui, rapprochée brusquement, provoque le rire ou le
sourire. Ainsi écrit presque continuellement Giraudoux.
Les vers de Max Jacob, en dehors de leurs coqs à l'âne et
60 MARCEL PROUST
de leurs jeux de mots, sont également pleins de ces images
surprises.
Mais il n'y a pas chez ces écrivains, comme chez Proust,
le sentiment intérieur et profond que toutes les choses de
la vie de la conscience, sous leurs aspects multiformes,
s'équivalent. C'est ce sentiment d'inanité et du néant qui
est le point de départ chez Proust de tout un genre de
comédie par comparaison.
C'est encore ce goût des rapprochements inattendus et
voulus qui conduit l'auteur, quand il nous parle du regard
dérobé, du regard secret de ceux qui ont des passions ina-
vouables à masquer, à utiliser des images comme celles-ci :
« Les yeux de Charlus étaient comme une lézarde, comme
une meurtrière... » ils faisaient penser à « quelque déguise-
ment d'un homme puissant en danger », ou encore « à un
policier en mission secrète », etc.
Ainsi donc, aussitôt qu'un individu veut cacher un senti-
ment à la société, aussitôt qu'il veut dérober quelque chose
à ses semblables, l'honnête homme aux passions secrètes
prendra les mêmes attitudes extérieures, fera les mêmes
gestes rigides que l'assassin.
Ailleurs, faisant dialoguer deux diplomates, Mr. de Nor-
pois, ambassadeur français avec le prince de FafJenheim,
ambassadeur allemand, il comparera leur manège, au milieu
du salon de la marquise de Villeparisis, leurs réticences,
leur hypocrisie, au manège d'une bande de voleurs dont
tous les membres se méfient les uns des autres.
Somme toute, pour Proust, la société crée des séparations,
des classes, des clans, attache une grande valeur à son
classement, mais sous cette division purement abstraite,
la vie, la vie réelle se présente comme un courant unique.
Et quand finalement, aux Champs Elysées, le héros entre
dans le fameux Chalet de Nécessité, la tenancière lui parle
de sa clientèle, des gens malpropres qu'elle est obligée
de leurs jeux de mots, sont également pleins de ces images
surprises.
Mais il n'y a pas chez ces écrivains, comme chez Proust,
le sentiment intérieur et profond que toutes les choses de
la vie de la conscience, sous leurs aspects multiformes,
s'équivalent. C'est ce sentiment d'inanité et du néant qui
est le point de départ chez Proust de tout un genre de
comédie par comparaison.
C'est encore ce goût des rapprochements inattendus et
voulus qui conduit l'auteur, quand il nous parle du regard
dérobé, du regard secret de ceux qui ont des passions ina-
vouables à masquer, à utiliser des images comme celles-ci :
« Les yeux de Charlus étaient comme une lézarde, comme
une meurtrière... » ils faisaient penser à « quelque déguise-
ment d'un homme puissant en danger », ou encore « à un
policier en mission secrète », etc.
Ainsi donc, aussitôt qu'un individu veut cacher un senti-
ment à la société, aussitôt qu'il veut dérober quelque chose
à ses semblables, l'honnête homme aux passions secrètes
prendra les mêmes attitudes extérieures, fera les mêmes
gestes rigides que l'assassin.
Ailleurs, faisant dialoguer deux diplomates, Mr. de Nor-
pois, ambassadeur français avec le prince de FafJenheim,
ambassadeur allemand, il comparera leur manège, au milieu
du salon de la marquise de Villeparisis, leurs réticences,
leur hypocrisie, au manège d'une bande de voleurs dont
tous les membres se méfient les uns des autres.
Somme toute, pour Proust, la société crée des séparations,
des classes, des clans, attache une grande valeur à son
classement, mais sous cette division purement abstraite,
la vie, la vie réelle se présente comme un courant unique.
Et quand finalement, aux Champs Elysées, le héros entre
dans le fameux Chalet de Nécessité, la tenancière lui parle
de sa clientèle, des gens malpropres qu'elle est obligée
MARCEL PROUST 61
d'exclure, de ses fidèles habitués, de la sélection qu'elle
fait parmi ceux qu'elle reçoit, sur le même ton que la mar-
quise de Villeparisis. Nous pouvons placer dans un nom
toute la gloire de l'histoire et l'étendue de la terre, derrière
. le nom, les mots font apparaître tous les hommes sur un
même plan.
Cette vie profonde, intérieure, de la conscience dont
j'ai parlé si souvent au cours de cette étude, c’ est elle
qui représente pour Proust la réalité du monde, le
bien, le beau; c'est elle que l'artiste doit s'efforcer de re-
joindre dans sa mobilité, dans son jaillissement, pour créer
l'œuvre d'art. Le but de Proust, il faut bien le répéter,
c'est cette tentative de forcer la croute desséchée d'habi-
tudes toutes faites qui nous empêche de plonger au sein
de nous-même, d'atteindre notre vrai moi, notre personna-
lité libre — et c'est au cours de cette exploration en
profondeur que Proust a été amené à rencontrer les
cadres de la société, et à nous dépeindre le comique.
D'ailleurs, l'homme privé, chez Proust, était un être
grave. Sans doute, il s'est amusé dans sa jeunesse, à faire
ce qu'on appelle dans les salons des imitations. Tout le
monde admirait la manière dont il parodiait Montesquiou.
Ces imitations, jouées, vécues, lui ont servi, nous l'avons
vu, à faire ces pastiches des personnages, à dépeindre leurs
tics. Mais l'essentiel de la conversation de Proust était
relative à la documentation qu'il cherchait à se créer pour
son roman. S'il aimait tellement parler des gens du monde,
des « potins », ce n'était que pour continuer à rester^ en
contact avec ceux qu'il avait fréquenté à vingt ans. C est
ainsi que souvent, à une personne qui lui était présentée
pour la première fois, il demandait pendant une heure si
elle n'était pas parente, par exemple, avec un officier qui
d'exclure, de ses fidèles habitués, de la sélection qu'elle
fait parmi ceux qu'elle reçoit, sur le même ton que la mar-
quise de Villeparisis. Nous pouvons placer dans un nom
toute la gloire de l'histoire et l'étendue de la terre, derrière
. le nom, les mots font apparaître tous les hommes sur un
même plan.
Cette vie profonde, intérieure, de la conscience dont
j'ai parlé si souvent au cours de cette étude, c’ est elle
qui représente pour Proust la réalité du monde, le
bien, le beau; c'est elle que l'artiste doit s'efforcer de re-
joindre dans sa mobilité, dans son jaillissement, pour créer
l'œuvre d'art. Le but de Proust, il faut bien le répéter,
c'est cette tentative de forcer la croute desséchée d'habi-
tudes toutes faites qui nous empêche de plonger au sein
de nous-même, d'atteindre notre vrai moi, notre personna-
lité libre — et c'est au cours de cette exploration en
profondeur que Proust a été amené à rencontrer les
cadres de la société, et à nous dépeindre le comique.
D'ailleurs, l'homme privé, chez Proust, était un être
grave. Sans doute, il s'est amusé dans sa jeunesse, à faire
ce qu'on appelle dans les salons des imitations. Tout le
monde admirait la manière dont il parodiait Montesquiou.
Ces imitations, jouées, vécues, lui ont servi, nous l'avons
vu, à faire ces pastiches des personnages, à dépeindre leurs
tics. Mais l'essentiel de la conversation de Proust était
relative à la documentation qu'il cherchait à se créer pour
son roman. S'il aimait tellement parler des gens du monde,
des « potins », ce n'était que pour continuer à rester^ en
contact avec ceux qu'il avait fréquenté à vingt ans. C est
ainsi que souvent, à une personne qui lui était présentée
pour la première fois, il demandait pendant une heure si
elle n'était pas parente, par exemple, avec un officier qui
62 MARCEL PROUST
avait des yeux verts exactement comme les siens et qu'il
avait rencontré il y a quinze ans au bord de la mer. En
parlant, Proust travaillait à son livre. Il s'était donné tout
entier à son œuvre. A aucun moment, il n'a été ce qu'on
appelle un homme d'esprit, ni un homme spirituel. Mais
il n'en reste pas moins vrai que tout écrivain, qui consacre
son intelligence aux tentatives les plus sérieuses et les plus
profondes, doit nécessairement avoir en lui, plus ou moins
exprimé, le sens du comique.
LÉON PIERRE-QUINT.
avait des yeux verts exactement comme les siens et qu'il
avait rencontré il y a quinze ans au bord de la mer. En
parlant, Proust travaillait à son livre. Il s'était donné tout
entier à son œuvre. A aucun moment, il n'a été ce qu'on
appelle un homme d'esprit, ni un homme spirituel. Mais
il n'en reste pas moins vrai que tout écrivain, qui consacre
son intelligence aux tentatives les plus sérieuses et les plus
profondes, doit nécessairement avoir en lui, plus ou moins
exprimé, le sens du comique.
LÉON PIERRE-QUINT.
Comments
Post a Comment